Ce cinquième séminaire a clôturé le cycle « Migrations et métropoles » organisé par l'IAU îdF. De nombreuses personnalités sont intervenues autour d'une question simple : comment vivre ensemble demain en Île-de-France dans un contexte de diversité culturelle croissante ?
La parole a été donnée à des professionnels confrontés quotidiennement à cette question et à des chercheurs dont les travaux récents apportent chacun leur éclairage particulier.
La matinée fut organisée autour de quatre questions et autant d'interventions :
Ces présentations furent suivies d'une table ronde de professionnels qui ont abordé la question du vivre-ensemble dans trois lieux emblématiques : l'école, avec le proviseur du lycée Louise Michel de Bobigny (Philippe Le Guillou), l'espace public, avec le directeur général de l'Association de prévention du site de La Villette (Christian Brulé) et une grande entreprise mondialisée, avec la directrice de la responsabilité sociale de l'entreprise et de la fondation Renault (Claire Martin).
L'après-midi, quatre auteurs de livres récents (Alain Ehrenberg, Marie-Rose Moro, Philippe Jeammet et Yann Moulier Boutang) ont proposé des grilles de lecture originales de notre société ou des façons différentes de penser la diversité culturelle et le « vivre ensemble».
Avec 184 nationalités différentes représentées en Île-de-France, soit pratiquement tous les pays du monde, 17 % de sa population immigrée et 37% des Franciliens âgés de 18 à 20 ans qui sont descendants d'immigrés, c'est probablement dans cette région que la question du vivre ensemble semble se poser dans les termes les plus aigus, et à une échelle par ailleurs sans équivalent ailleurs en France.
Mariette Sagot a introduit le séminaire en montrant combien les différences sociales et selon l'origine s'inscrivent profondément dans le territoire régional et ont tendance à s'accroître au cours de la période récente. Toutefois, on assiste moins, selon elle, à la dualisation de l'Île-de-France qu'à sa bipolarisation. La diversité sociale et selon les origines de la population francilienne reste en effet la règle dans la majorité des communes, alors que les écarts s'accroissent entre les communes franciliennes situées dans le 1er décile (qui regroupent les communes où vivent les 10 % des Franciliens les plus pauvres en termes de revenu par uc) et celles situées dans le dernier décile (où vivent les 10 % des Franciliens les plus aisés).
Reste que l'Île-de-France est confrontée, comme les autres, à la montée des tensions sociales, culturelles, religieuses et identitaires, que renforcent les difficultés économiques récentes. Face à ces tensions multiples, les réponses techniques, comme la vidéosurveillance, ont tendance à se développer. Tanguy Le Goff a fait le point sur les évolutions récentes en Île-de-France et montré l'efficacité, mais aussi les limites de ces dispositifs. Céline Loudier-Malgouyres a pour sa part précisé que la production de logements dans des programmes clôturés et fermés (l'équivalent des gated-communities à l'anglo-saxonne) est totalement marginale en Île-de-France et signe davantage une volonté d'exclusivité d'usages que de séparation.
Michel Bonetti a ensuite précisé que la qualité du vivre ensemble dans un espace donné (immeuble, quartier, espace public,...) ne peut être déterminée par la seule nature du bâti ou par les seules caractéristiques des habitants qui y vivent. Il a insisté sur l'importance des politiques publiques et la gestion urbaine à partir de multiples exemples tirés de sa pratique de terrain.
Après la présentation de ces éléments de contexte, la table ronde fut l'occasion d'écouter le témoignage d'acteurs confrontés au quotidien à cette question du vivre ensemble dans trois lieux emblématiques : l'espace public, l'école et une entreprise mondialisée. Tous ont confirmé l'analyse de Michel Bonetti et précisé les conditions qui leur permettent d'assurer le bon fonctionnement, au quotidien et dans la durée :
Ce bon fonctionnement est fragile nous ont-ils dit. Il ne s'agit en aucun cas d'un acquis. Il résulte d'une stratégie inscrite dans la durée, soutenue au quotidien par l'encadrement et les professionnels concernés et fondée sur la confiance et le respect. La confiance et le respect vis-à-vis des personnes accueillies, mais sans aucune naïveté et avec la nécessité régulière de rappeler et de faire respecter les règles de fonctionnement, en cherchant au quotidien les réponses appropriées aux infractions constatées ou aux difficultés rencontrées. Pour ce faire, le travail en réseau avec les institutions concernées ou avec celles mobilisées dans le cadre du projet d'établissement est absolument indispensable pour assurer l'efficacité des dispositifs mis en place et démultiplier les moyens mis au service de l'objectif poursuivi.
Claire Martin a quant à elle montré comment la création même de la Direction de la Responsabilité Sociale de l'Entreprise chez Renault contribuait à y modifier concrètement le « travailler ensemble », en évoquant les processus mis en place, les actions initiées mais aussi les résistances rencontrées.
L'idée des quatre conférences-débat de l'après-midi était de monter en généralité à partir du constat que les migrations n'expliquent qu'une partie des différences entre Franciliens et que la prise en compte de ces différences ne constitue elle-même qu'un aspect des questions que soulève le vivre ensemble dans une métropole de plus en plus cosmopolite, dans un monde de plus en plus globalisé.
Face à la multitude des angles possibles pour aborder la question du vivre ensemble, l'IAU îdF a choisi de faire entendre les analyses de personnes engagées dans le débat public et dont les livres parus récemment revisitent la question du vivre-ensemble à partir soit de leur analyse sociologique (Alain Ehrenberg) ou économique (Yann Moulier-Boutang), soit de leur pratique professionnelle de psychiatre et de psychanalyste auprès des adolescents en général (Philippe Jeammet) ou des enfants de migrants en particulier (Marie-Rose Moro). Leurs analyses n'épuisent en rien le sujet et ne font clairement pas consensus aujourd'hui. Elles proposent des grilles de lecture de notre monde actuel ou ont des pratiques professionnelles qui au contraire interrogent nos habitudes de penser, bousculent nos préjugés voire questionnent nos certitudes. Mais elles ouvrent aussi sur de nouvelles modalités de faire et de vivre-ensemble qui à ce titre méritent débat.
Nous avons voulu offrir à chacun le temps de déplier son analyse pour voir, in fine, jusqu'où nous pouvions nous laisser bousculer dans nos propres perceptions.
Alain Ehrenberg est l'auteur de trois livres sur l'individualisme, Le Culte de la performance en 1991, L'Individu incertain en 1995 et La Fatigue d'être soi en 1998. Sociologue, directeur de recherche au CNRS, après avoir créé en 1994 un groupement de recherches sur les drogues et les médicaments psychotropes, il a fondé en 2001 le Cesames (Centre de recherche psychotropes, santé mentale, société), CNRS, Inserm, université Paris-Descartes.
Il est également auteur de la Société du malaise ou malaise dans la société ?, présenté lors de cette table ronde.
Yann Moulier-Boutang a commencé son intervention en nous rappelant que le républicanisme français est fortement enraciné dans notre histoire et trouve son origine dans la contre-réforme, ce qui constitue selon lui une évidence quand on regarde la France depuis les pays du Nord de l'Europe. Il a ensuite déplié pour nous une analyse très originale de ce qui fondera, selon lui, de plus en plus la valeur dans nos sociétés, à partir de ce constat simple : les abeilles font bien plus que produire du miel : elles pollinisent, c'est-à-dire qu'elles diffusent, gratuitement, la vie. Une des premières capitalisations boursières au monde est aujourd'hui Google, nous a-t-il rappelé, en ajoutant que cette entreprise ne produisait aucun bien mais analysait et restituait, en temps réel, l'activité des personnes sur le réseau internet.
Alors Google et les abeilles : une métaphore gratuite ou le signe d'un réel changement de paradigme économique ? Google : un accident de l'histoire ou un simple modèle de niche ? La réponse est d'importance : elle peut changer, à l'écouter, la façon d'envisager le vivre-ensemble, de promouvoir et d'assurer, demain, l'autonomie des individus dans des sociétés confrontées à un monde fini et qui resteraient démocratiques.
Les deux conférenciers suivants, Philippe Jeammet et Marie-Rose Moro, travaillent dans des champs très différents puisqu'ils sont tous deux psychiatre et psychanalyste. Leurs analyses fondées sur une longue pratique auprès des enfants ou des adolescents en difficulté, qu'ils soient ou non migrants, ont témoigné du vivre ensemble qui commence en famille.
Des familles de plus en plus multiculturelles (présentation de Mariette Sagot le matin) : 37 % des enfants qui ont actuellement moins de 20 ans en Île-de-France vivent dans des familles où l'un au moins de ses parents n'est pas né en France et n'avait pas la nationalité française à sa naissance. Une proportion qui atteint 57 % en Seine-Saint-Denis, qui est proche de 40 % à Paris, dans les Hauts-de-Seine, dans le Val-de-Marne et le Val-d'Oise, et qui oscille entre 25% et 30 % ailleurs en grande couronne.
William Frey nous avait dit lors du premier atelier qu'il en allait de même dans les métropoles américaines où les enfants américains étaient issus de la seconde génération pour 40 à 60 % d'entre eux dans des métropoles comme New-York, Los Angeles, San Francisco, San Diego, Miami, etc. Ce que confirme la dernière étude à laquelle il a contribué.
Ces enfants formeront les citoyens et les actifs de demain. Ils nous projettent vers le futur, ce qui est une nécessité pour l'urbaniste qui inscrit son action dans le temps long, pas pour dire ce que sera demain, mais pour proposer des horizons éclairants les choix qui sont à faire dès aujourd'hui, autour de projets qui pour certains mettront souvent de nombreuses années à se concrétiser (cf. Quatre visions pour vivre en Île-de-France dans 25 ans... et y réfléchir dès maintenant).
Marie-Rose Moro travaille beaucoup avec les migrants et leurs enfants, une expérience qu'elle a tenté de nous faire partager lors de cette conférence. Pour elle, le défi du métissage est une chance par la créativité dont nos sociétés modernes devront faire preuve face aux mouvements internationaux des migrations d'hommes, de femmes et d'idées. Pour elle, le malaise des banlieues ne traduit pas qu'un besoin de limites, de règles, de lois, de punitions, de réparations... ne se réduit pas à un problème de sécurité. Il traduit aussi, selon elle, la difficulté de notre société à reconnaître, à valoriser, à promouvoir et à utiliser les compétences spécifiques dont les migrants et leurs enfants sont porteurs, ne serait-ce qu'en termes de langues.
Elle nous a invité à penser la diversité culturelle moins en termes de valeurs (à tolérer), de différences (à respecter), d'identités (à reconnaître et à figer dans le même mouvement) qu'en termes de ressources à mobiliser.
Philippe Jeammet est l'un des plus grands spécialistes français de l'adolescence. Président de l'École des parents d'Île-de-France, il a dirigé le service de psychiatrie de l'adolescent et du jeune adulte de l'Institut mutualiste Montsouris à Paris et a aussi créé le Diplôme d'Université Interprofessionnel sur les adolescents difficiles. Cette formation est à destination des professionnels en contact avec ces jeunes, qu'ils travaillent dans les champs de la santé, de la protection judiciaire de la jeunesse, de l'action sociale, de l'administration pénitentiaire, de la magistrature, de la police ou de la gendarmerie nationale ou dans les administrations territoriales.
Les échanges entre professionnels que cette formation permet, conduisent à modifier les représentations que chacun se fait des autres et des adolescents en difficulté. C'est notre propre représentation des adolescents en difficulté que Philippe Jeammet a interrogé durant cette conférence.