Les villes et les villages, les constructions isolées (fermes, moulins, châteaux…) et les infrastructures constituent un réseau hiérarchisé qui s’articule étroitement avec l’ensemble des espaces naturels, agricoles et forestiers.
Ce réseau a évolué dans le temps, mais son existence reste très présente et structure encore profondément nos paysages ruraux et urbains. En Ile-de-France, la densité de sa maille est un héritage qui fait partie intégrante de son patrimoine, comme le sont aussi la localisation des villes et villages dans leur site, les formes urbaines qui les constituent, et le rôle qu’ils jouent dans l’économie régionale.
Il y a deux siècles, les villages situés au cœur de l’Ile-de-France n’étaient pour beaucoup séparés que de trois ou quatre kilomètres. Ces villages constituent aujourd’hui encore le centre de la plupart des communes de l’agglomération parisienne et de ses prolongements, ce qui confère au réseau qu’ils forment une densité exceptionnelle, renforcée par celle du réseau des tracés classiques et des parcs de châteaux réalisés depuis le xviie siècle.
Comme ailleurs sur le territoire, villes et villages occupent bien sûr une position privilégiée par rapport à l’eau, source de vie, support de déplacements, barrière à franchir ou défense naturelle, mais aussi génératrice de risques. Ils s’organisent aussi par rapport à un certain nombre de points particuliers qui jalonnent le réseau des voies de communication : pont franchissant une rivière, carrefour important, gare de chemin de fer.

Plus spécifique est la forme urbaine de ces villes et villages, issue d’une lente gestation et de l’évolution de pratiques souvent plus que millénaires transmises par le compagnonnage, sédimentant sur le même espace des couches urbaines successives dont les traces perdurent, sauf à être bouleversées par des interventions drastiques qui leur font oublier leur histoire ou qui n’en laisse subsister que quelques reliques isolées.
Ce positionnement, cette sédimentation, mais aussi parfois ces interventions (comme celle d’Haussmann sur un Paris resté médiéval dans beaucoup de ses composantes), constituent eux-mêmes un patrimoine qu’il faut s’attacher à préserver car il est l’expression concrète de la succession des modes de penser et de faire la ville, étroitement dépendante des contextes économiques, sociaux et culturels qui l’ont engendrée.
En particulier, toute modification de la relation qu’entretiennent l’urbain et le rural ou des liens indéfectibles qui existent entre les villages et leur environnement, tissés sur la trame du parcellaire qui grave sur le sol les marques de l’héritage des années passées, doit être mûrement pesée.
Les villages, mais aussi les fermes, constituent en effet autant de centralités rurales dans un système organisé et hiérarchisé dont les « liens sont faits de structure foncière (…) et de rapports entre le construit et le non-construit, du clocher qui domine les toits des maisons aux arbres des jardins et des vergers, aux murs qui clôturent, aux terres qu’on cultive, avec, en fond de tableau, les bois et les forêts qui marquent de leurs lisières la limite de l’espace ouvert qu’on a défriché. Ils sont faits (aussi) du réseau des routes et des chemins qui ont noué sur l’ensemble un filet dont chaque maille est soulignée par un fossé, par un talus, une haie, un alignement d’arbres, une barrière [3] ». La structure urbaine des villages, héritée d’une société rurale patriarcale que la guerre de 1914-1918 a fait exploser, conserve aujourd’hui encore une logique qui, bien que bousculée par les nouveaux modes de vie, continue à organiser l’espace construit : places, rues, cours communes… Ainsi, à chaque échelle, la centralité que représente la ville ou le village reste présente [4]. Elle est en particulier lisible dans le cœur médiéval de nombre des villes actuelles d’Ile-de-France.


Mais le patrimoine urbain de l’Ile-de-France est loin de se limiter aux vestiges des villes concentriques et fermées héritées du Moyen Âge : il réside aussi dans les villes neuves, dans les villes classiques, dans la ville moderne, qui en sont autant de composantes :
Quelques rares villes neuves médiévales subsistent, montrant des compositions différentes de celles des « bastides » qui ont colonisé l’Aquitaine : Villeneuve-le-Comte, Villeneuve-Saint-Denis, Flagy en Seine-et-Marne…
Hors Paris, l’Ancien Régime n’a le plus souvent engendré que des extensions urbaines autour de noyaux médiévaux : faubourgs de villes, restructurations urbaines ponctuelles, châteaux et parcs articulés avec des villages préexistants ; archétype de la ville classique ouverte, Versailles reste un exemple unique qui a montré à la face du monde une composition créée de toutes pièces par la volonté d’un roi, imposant à un site et, au travers du réseau des voies royales, à une région et à un pays entier une géométrie de tracés centrée sur le symbole de son pouvoir absolu [1]; la proximité du siège de ce pouvoir a aussi engendré en Ile-de-France une densité exceptionnelle de châteaux et de parcs, unique dans le monde [2].
L’ère industrielle a largement contribué à enrichir le patrimoine francilien des formes urbaines : succédant aux premiers remaniements urbains initiés par le préfet Rambuteau, la ville haussmannienne a profondément restructuré et englobé la ville médiévale et classique, créant un modèle qui fera école dans le monde entier : celui d’un tout composé de constructions hiérarchisées, alignées et structurées en îlots fermés mis en œuvre sur le mode du lotissement le long de voies plantées et équipées de réseaux.
Parallèlement, l’apparition du chemin de fer a permis le développement des banlieues industrielles ou de villégiature, puis celui du logement pavillonnaire ; enfin, la mise en œuvre récente des RER et d’un réseau autoroutier puissant a permis le développement des villes nouvelles.
De nombreux autres éléments de composition urbaine, au premier rang desquels les opérations d’habitat collectif social, constituent autant de fragments du patrimoine francilien. Mais force est de constater que les périodes récentes ont vu cette composition se détacher progressivement des contraintes des sites et de leur histoire, du fait de l’évolution des techniques, des matériaux et des concepts dans le domaine de l’urbanisme, bien souvent au détriment de l’économie des projets et de leur insertion dans les paysages. Il n’en demeure pas moins qu’ils constituent, eux aussi, des parties intégrantes de notre patrimoine : grands ensembles, opérations de maisons sur catalogue, grands équipements…, répondant généralement chacun à leur logique propre, indépendante du territoire qui les porte.
François Dugeny, Christian Thibault
[1] Cf. Préserver et gérer le paysage rural, in Les Cahiers de l’IAURIF n°117-118, octobre 1997.
[2] « Les villes quadrangulaires, réticulaires (Los Angeles par exemple) produisent, dit-on, un malaise profond ; elles blessent en nous un sentiment cénesthésique de la ville qui exige que tout espace urbain ait un centre où aller, d’où revenir, un lieu complet dont rêver et par rapport à quoi se diriger ou se retirer, en un mot s’inventer. Pour de multiples raisons (historiques, économiques, religieuses, militaires), l’Occident n’a que trop bien compris cette loi : toutes les villes sont concentriques, mais aussi, conformément au mouvement même de la métaphysique occidentale, pour laquelle tout centre est le lieu de la vérité, le centre de nos villes est toujours plein : lieu marqué, c’est en lui que se rassemblent et se condensent les valeurs de la civilisation : la spiritualité (avec les églises), le pouvoir (avec les agoras, cafés et promenades) : aller dans le centre, c’est rencontrer la « vérité » sociale, c’est participer à la plénitude superbe de la réalité » Roland Barthes, in L’Empire des Signes, Éditions Albert Skira, 1970.
[3] Cf. Versailles ou l’ordre imposé, in Les Cahiers de l’IAURIF n°120, janvier 1998.
[4] Cf. Les grands tracés classiques de la carte des Chasses, in Les Cahiers de l’IAURIF n°119, p. 92, décembre 1997.