Depuis la fin du xixe siècle, le sens commun apparente le patrimoine au bâti ancien remarquable ou historique. Aujourd’hui, la préoccupation de s’inscrire dans une démarche de développement durable tend à conférer à chaque chose une valeur patrimoniale, qu’il s’agisse d’éléments « naturels » ou bâtis, de réseaux, que ces éléments soient visibles ou invisibles. En matière de bâti, la notion s’est elle-même largement étendue et concerne maintenant à la fois le quotidien (les ensembles villageois, la ville ordinaire, les équipements, le petit patrimoine), l’exceptionnel (comme le Marais, le faubourg Saint-Germain ou la ville de Versailles), l’économique (les fermes, les moulins, les bâtiments industriels ou liés aux infrastructures : usines élévatoires, gares, aérogares…) l’institutionnel (le royal, l’impérial, le républicain…), le défensif (châteaux, fortifications), le résidentiel (cités jardins…).
Au-delà de la fonction, la forme est aussi à considérer : les types bâtis constituent en eux-mêmes un patrimoine et, pour certains d’entre eux, un modèle. Les maisons rurales, les maisons de faubourg, les maisons de ville, les pavillons de la fin du xixe siècle ou de l’entre-deux-guerres sont l’expression d’un mode d’habiter et d’un savoir-faire technique qui ont lentement évolué en étroite interrelation avec la morphologie urbaine, jusqu’à la rupture causée par l’industrialisation de tout ou partie du bâti.
En effet, jusqu’à la Première Guerre mondiale, l’essentiel de la construction utilisait les matériaux issus du sol même où les bâtiments étaient édifiés ou de sa proximité, en raison des difficultés d’acheminement. Les liens étroits entre les matériaux, leur localisation et la lente évolution des techniques ont donné une grande homogénéité au bâti francilien. Il ne reste plus guère de constructions faites de bois, de torchis et de chaume, c’est-à-dire de matériaux de surface, qui ont perduré dans les villages pauvres. En revanche, pierre de taille, moellon « beurrée » au plâtre ou à la chaux, briques et tuiles plates entrent dans la composition d’une bonne part du patrimoine bâti traditionnel ancien existant, datant d’avant que la semi-industrialisation et le développement des transports n’étendent l’usage d’autres matériaux : tuile mécanique, brique industrielle, métal, béton armé…


Le patrimoine, tant naturel que culturel, est profondément lié au sol. Au travers des limites qui y sont tracées, des chemins qui le parcourent, des plantes qui y poussent -cultivées ou sauvages-, des lisières qui marquent ses paysages, des matériaux qui en sont extraits pour construire la maison des hommes, ce patrimoine du sol accumule les traces des générations qui nous ont précédées, en interaction étroite avec l’évolution naturelle et les activités humaines actuelles. Il permet la lecture, la compréhension du paysage, par une sorte d’intégration spontanée des formes, de la géologie, du poids de l’histoire…, que l’analyse raisonnée rend plus évidentes encore. Il est plus que jamais indispensable à la découverte et à la reconnaissance des racines de chacun. Sa connaissance favorise l’ancrage et l’intégration des Franciliens sur leur territoire, d’autant plus nécessaire que ce territoire métropolitain, siège du pouvoir économique et politique, est un carrefour qui a drainé les flux de population venus de toute la France, mais aussi de l’Europe entière et du reste du monde. Certains n’ont fait que passer, d’autres s’y sont fixés, contribuant à construire progressivement ce qui fait une des forces essentielles de l’Ile-de-France : sa diversité. Faiblesse aussi, car cette région n’est souvent qu’une étape dans une vie familiale ou professionnelle, car ce brassage si riche n’y favorise pas la création d’attaches solides pour ceux qui se sont longtemps considérés comme des déracinés. Le temps faisant son œuvre patiente, le sentiment d’appartenance à un territoire, à une entité forte, cher à une population qui aime à connaître ses racines, se développe doucement mais sûrement. La reconnaissance d’un patrimoine commun, trouvant son essence même dans le sol qui l’a fait naître, hérité des générations qui nous ont précédé, constitue bien le lien entre l’homme et son territoire car il est composante intrinsèque de leur identité.