L’Ile-de-France est boisée sur près du quart de sa superficie, soit juste en dessous de la moyenne nationale, ce qui est considérable pour une région à très forte concentration urbaine [1].
Sans intervention humaine, l’Ile-de-France serait entièrement couverte de forêts, sauf en certaines situations particulières extrêmes (pentes très fortes, sécheresse du sol ou inondations régulières…). Le type de groupement forestier correspondant au climax [2] varie selon les conditions de milieu (exposition, sol, pluviosité). En Ile-de-France, il est dominé par le chêne sessile (ou rouvre) en sol drainant, plutôt acide, le chêne pédonculé en sol plus riche ou plus humide, le hêtre, surtout au nord-ouest et à l’est de la région où la pluviométrie est plus élevée, le chêne pubescent, d’origine plus méridionale, en sol calcaire, chaud et drainant, le frêne et l’aulne en bas des pentes et dans les fonds de vallées humides.
Cette répartition potentielle s’est modifiée par les plantations et les essences introduites
La forêt a toujours occupé les terrains délaissés par l’agriculture [3]. Son extension à chaque époque est directement liée à l’aptitude des sols en fonction des productions et des techniques agricoles, et aux besoins en terres par rapport aux rendements [4]. La forêt est donc reléguée aux sols pauvres, sauf protection exceptionnelle comme dans les anciennes forêts royales d’Ile-de-France.
Cependant, la distinction entre les terres agricoles et forestières n’était pas si tranchée. Le système d’exploitation qui a prévalu de l’époque gallo-romaine jusqu’au xixe siècle était « l’agro-sylvo-pastoralisme ». Les cultures et pâturages étaient complétés par les cueillettes et parcours en forêt qui fournissaient une ressource importante de litière et de fourrage pour le bétail. Les forêts ont longtemps été estimées en fonction du nombre de porcs qu’elles pouvaient engraisser : « Jusqu’au début des temps modernes, la forêt fut une pâture de la même manière que les landes et les prés [5] ». La séparation de l’agriculture et de la forêt a été initiée par le Code forestier de 1827 qui bannit les usages et l’exploitation agricole en forêt, et consacrée par le zonage des documents d’urbanisme actuels (schémas directeurs et plans d’occupation des sols).
Les premiers sites de défrichement ont été choisis en fonction de la qualité des terres, et aussi par rapport à la facilité de défrichement. Par exemple, il est admis que la Beauce, mise précocement en culture, avait un couvert forestier naturel déjà clairsemé. Depuis la colonisation romaine et jusqu’à la Révolution, la surface forestière n’a fait que régresser, avec quelques oscillations en fonction de la croissance démographique.
La christianisation est allée de pair avec les grands défrichements, souvent réalisés par des communautés religieuses. Les traces de ces « essartages » sont encore lisibles dans les toponymes, le plan des villages, la permanence de certaines clairières... C’est entre le haut et le bas Moyen Âge que les hommes finirent par pénétrer la forêt de toutes parts {6]. Les besoins croissants en matériaux de construction (bâtiments et bateaux), en combustible, en terrains de pacage pour le bétail et en terres cultivées eurent raison de la couverture forestière. Au Moyen Âge, la forêt c’est le désert, un état de nature brut, un horizon inquiétant. Le défrichement est synonyme de progrès, et le regain de la forêt sur les terres de culture durement conquises est une hantise.
Le déboisement s’est inversé grâce au progrès des rendements agricoles et des échanges, et à la substitution de nouvelles énergies à partir du milieu du xixe siècle. Ainsi, la consommation de bois par habitant et par an à Paris en 1865 n’était plus que le quart de ce qu’elle était en 1815.
L’observation des cartes anciennes [7] et des statistiques forestières montre que les surfaces boisées n’ont pas cessé de s’étendre depuis la deuxième moitié du xixe siècle, essentiellement sur des terrains délaissés par les activités agricoles et pastorales. Le taux de boisement global de l’Ile-de-France a progressé de plus de 25 % entre 1810 et 1994, en dépit de l’extension considérable des zones urbanisées. L’Ile-de-France détient même le record d’augmentation des boisements dans la période 1908 à 1948 (+ 6,5 %) pour la France métropolitaine [8].
La forêt a une forte image de nature aux yeux du public. Pourtant, la forêt vierge est mythique dans nos régions. Les forêts d’aujourd’hui ne sont plus les forêts primaires. Ce sont des forêts reconstituées et cultivées. La forêt comme l’agriculture a un parcellaire. Le parcellaire forestier des forêts domaniales est hérité des forêts royales, la forêt privée est moins organisée.
La France a une tradition multiséculaire de gestion forestière. Les fondements d’une politique forestière furent énoncés dès le xive siècle, pour tenter de remédier à la pénurie de bois consécutive à la surexploitation des forêts « La France périra faute de bois [9] ». Dans cette lignée, la conception de l’administration forestière du xixe siècle était que la forêt doit être entièrement boisée. Le reboisement systématique des vides forestiers a été poursuivi jusqu’aux dernières décennies.
Aujourd’hui, un changement s’est opéré par la demande de paysage et de biodiversité : un vide forestier, c’est aussi de la forêt. Cette évolution devrait être consacrée par l’effet de la tempête du 26 décembre 1999. Les boisements ont été détruits à près de 9 %, mais la forêt est toujours là. D’une part, il y a une volonté de garder davantage de vides forestiers ; d’autre part, on n’aura pas les moyens de replanter tous les chablis. La nature des sols a influé sur les dégâts : les sols les plus gorgés d’eau ou limitant l’enracinement (sous-sol imperméable ou rocheux) ont favorisé la chute des arbres.
Le Code forestier de 1827 sépara strictement les activités agricole et forestière, en assignant à la forêt des objectifs de production de bois incompatibles avec les anciens usages, et restreignit les droits de cueillette, chasse et pêche. La forêt put alors se reconstituer progressivement.
La diversité biologique des forêts dans le passé est souvent surestimée par rapport à la situation actuelle. Il faut dire que la forêt était soumise à un pillage en règle depuis le Moyen Âge. Tandis que la Couronne et les seigneurs se réservaient le droit de chasse, les bois durs et le bois de futaie, ils concédaient des droits aux vilains qui étaient les vrais usufruitiers des forêts.

Les forêts franciliennes sont des témoins de l’Histoire de France. Elles comptaient parmi les lieux de prédilection des Rois de France s’adonnant à la chasse depuis l’époque mérovingienne jusqu’à Charles X. Le prestige des châteaux forestiers, d’abord simples pavillons de chasse, sans cesse agrandis et embellis, est une manifestation ostentatoire de ce goût pour la forêt : Fontainebleau, Rambouillet, Marly-le-Roi, Saint-Germain-en-Laye, ... et Versailles.
La forêt en Ile-de-France est une importante source d’inspiration littéraire et artistique. Jean-Jacques Rousseau herborisait en forêt de Montmorency. L’atmosphère et les sortilèges du massif de Fontainebleau ont été évoqués par de nombreux écrivains tels que Étienne de Senancour, les Goncourt, Alfred de Musset, George Sand, Gustave Flaubert, Hippolyte Taine, Robert Louis Stevenson...
Le village de Barbizon fut le foyer d’une nouvelle école de peinture naturaliste et paysagiste qui se focalisa sur le massif de Fontainebleau de 1825 à 1860-70. Ces peintres marginaux prônèrent la peinture sur le motif et l’identification de l’homme à la nature.
Les peintres de Barbizon furent aussi des précurseurs de la protection de la nature, puisque c’est grâce à leur action que les premiers sites protégés dans le monde, les réserves artistiques de Fontainebleau furent classées en 1853 [10]. L’École de Barbizon eut un équivalent plus modeste dans le massif de Rambouillet, l’École de Cernay dont le chef de file était Pelouze.
François Dugeny, Christian Thibault
[1] Cf. article « Le patrimoine paysager, de la protection au développement durable » de P.-M. Tricaud.
[2] Stade le plus évolué et équilibré de la végétation naturelle, en accord avec le sol et le climat.
[3] L’urbanisation est vraiment entrée en compétition avec l’agriculture et la forêt pour l’usage des sols au xixe siècle, et surtout au xxe siècle.
[4] Les besoins en terres arables s’étant amoindris, la fertilité des terres de la Plaine de France, parmi les plus riches de France, a à peine été évoquée lors de l’implantation de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle et de Disneyland Paris… La Politique agricole commune a même imposé en 1992 la mise en jachère de 15 % des terres de grandes cultures.
[5] Gaston Roupnel, op. cit.
[6] grâce entre autres à trois grands souverains « forestiers » : François Ier, Louis XIV et Napoléon III.
[7] Cassini (1750-1815), Chasses du Roi (1764-1809).
[8] W. Koerner, B. Cinotti, J.-H. Jussy, M. Benoît, op. cit.
[9] Colbert.
[10] Cf. article « Le patrimoine paysager, de la protection au développement durable » de P.-M. Tricaud.