Cet article composera le n° 173 des « Cahiers de l'IAU » sur les défis alimentaires dont la parution est prévue au 4e trimestre 2016.

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L’insécurité alimentaire en Île-de-France : le paradoxe du trop et du trop peu !

15 septembre 2016Catherine Vincelet (ORS Île-de-France)

Accéder à la nourriture en quantité et en qualité suffisantes n’est pas universel. L’insécurité alimentaire frappe même dans les métropoles des pays développés. En 2010, 6,3 % des Parisiens et habitants de la petite couronne étaient concernés. Les inégalités sociales sont des facteurs déterminants.

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L’insécurité alimentaire : l’Île-de-France n’est pas épargnée

En France comme dans de nombreux pays développés, les inégalités sociales en matière de consommations alimentaires et d’apports nutritionnels participent indéniablement aux inégalités de santé. Au sein de la région francilienne, les disparités de santé sont fortes [ORS Île-de-France, 2015], résultats d’interactions diverses : caractéristiques biologiques des individus, comportements et styles de vie, influence des groupes sociaux, conditions et milieux de vie et de travail, accès aux services essentiels (offre alimentaire, éducation, services de santé…), conditions socio-économiques, culturelles et environnementales [DAHLGREN, WHITEHEAD, 1991]. Ces éléments sont évidemment liés : les personnes ayant un faible statut socio-économique consomment par exemple moins d’aliments favorables à la santé et adhèrent moins aux recommandations nutritionnelles [MALON et al., 2010].

À partir des années 1980, les pays occidentaux ont pris conscience de l’impact des contraintes économiques sur l’alimentation. Ce paradoxe, dans des sociétés disposant de denrées alimentaires en abondance mais ne permettant pas à tous de satisfaire un besoin de base, a conduit à définir la notion d’insécurité alimentaire comme un « accès restreint, inadéquat ou incertain des personnes et des ménages à des aliments sains, nutritifs et personnellement acceptables, tant sur le plan de la quantité que sur celui de la qualité, pour leur permettre de combler leurs besoins énergétiques et de mener une vie saine et productive » [RADIMER, 2002].

Plus d’un Francilien sur dix de faible statut économique en situation d’insécurité alimentaire

Le Baromètre santé nutrition 2008, mené par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes1), a permis de mesurer l’importance de ces situations en France métropolitaine. Le bilan de l’Île-de-France est contrasté. En effet, 3,4 % des Franciliens étaient en situation d’insécurité alimentaire quantitative2 (3,0 % dans le reste de la France) avec une nette différence selon le niveau de revenus : 11,3 % parmi les Franciliens ayant un faible statut socio-économique (SSE), 4,3 % de ceux ayant un SSE intermédiaire et 0,2 % de ceux ayant un SSE élevé. Par ailleurs, dans cette enquête, les Franciliens en situation d’insécurité alimentaire se distinguaient par une alimentation peu diversifiée. Seuls 14,3 % d’entre eux avaient un indice de diversité alimentaire (IDA)3 maximal, la veille de l’enquête, contre plus de 50 % pour le reste de la population [GRANGE, VINCELET, 2011].

Un fort impact de la situation familiale

En 2010, un travail réalisé sur Paris et la petite couronne à partir des données de la cohorte SIRS4 (santé, inégalités, ruptures sociales) a permis d’estimer la prévalence de l’insécurité alimentaire5) : 6,3 % des ménages ont vécu une situation d’insécurité alimentaire au cours des douze derniers mois (3,9 % de niveau modéré et 2,4 % sévère) [MARTIN-FERNANDEZ et al., 2011].

Le revenu et le type de ménage sont des caractéristiques majeures associées à l’insécurité alimentaire. Pour les ménages les plus pauvres, les résultats sont alarmants avec un risque accru pour les ménages ayant un enfant de moins de 3 ans et pour les parents isolés.

Une situation encore plus préoccupante chez les usagers de l’aide alimentaire

« Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ». C’est sur ce droit fondamental de la déclaration universelle des droits de l’homme que reposent toutes les actions caritatives visant à permettre aux plus démunis de se procurer les denrées alimentaires qui leur sont nécessaires. En France, selon les estimations de la direction générale de la Cohésion sociale (DGCS), 3,9 millions de personnes ont eu recours à l’aide alimentaire en 2013. L’étude Abena, réalisée en 2004-2005 puis en 2011-2012, a permis de décrire l’état nutritionnel des bénéficiaires de l’aide alimentaire [GRANGE et al., 2013]. Interrogés sur l’accès à l’alimentation au cours des douze derniers mois, environ 10 % des usagers de l’aide alimentaire déclaraient en 2011-2012 ne pas avoir eu souvent suffisamment à manger et 22 % ne pas avoir eu parfois suffisamment à manger. Une analyse conduite sur les femmes a montré que les femmes seules avec enfant(s) et les femmes en couple avec enfant(s) étaient plus à même de connaître une insécurité alimentaire sévère au niveau de leur foyer que celles en couple sans enfant [CASTETBON et al., 2014]. D’autres facteurs de risques étaient soulignés, tel un risque plus élevé chez les femmes nées au Maghreb comparées aux femmes nées en France, chez les jeunes (18-24 ans) ou chez celles qui avaient recours à l’aide alimentaire depuis au moins 5 ans.

Au-delà de l’insécurité alimentaire, les études Abena soulignent le caractère particulièrement préoccupant de l’état de santé des usagers de l’aide alimentaire, avec une prévalence des pathologies liées à la nutrition, particulièrement élevée en 2011-2012 : obésité (en particulier chez les femmes, et en hausse depuis l’étude de 2004-2005), hypertension artérielle et diabète. Une anémie était également fréquente même si une amélioration était à noter chez les femmes en âge de procréer.

Tab 1. État de santé nutritionnel en France métropolitaine en population générale et chez les usagers de l’aide alimentaire

 

Population générale

Usagers de l’aide alimentaire

Obésité

16,1 % chez les hommes

17,6 % chez les femmes

17,6 % chez les hommes

35,1 % chez les femmes

Hypertension artérielle

34,2 % chez les hommes

27,8 % chez les femmes

48,5 % chez les hommes

39,3 % chez les femmes

Diabète

6,2 % chez les hommes

3,3 % chez les femmes

11,9 % chez les hommes

8,9 % chez les femmes

Anémie

1,9 % chez les hommes

4,5 % chez les femmes

3,5 % chez les hommes

9,9 % chez les femmes

Sources : données France métropolitaine  (étude ENNS 2006-2007), données usagers de l’aide alimentaire (étude Abena 2011-2012).

Un budget consacré à l’alimentation quatre fois plus faible pour les plus modestes

Selon l’Insee, depuis 1960, les ménages consacrent à l’alimentation une part de plus en plus réduite de leur dépense de consommation (20 % en 2014 contre 35 % en 1960). Cependant, après 2007, année historiquement la plus basse (19,4 %), la part du budget consacrée à l’alimentaire tend à se redresser compte tenu de la conjonction de deux facteurs : le ralentissement du pouvoir d’achat depuis 2008 affecte peu les achats alimentaires en volume, alors que les autres dépenses de consommation freinent fortement [LAROCHETTE, SANCHEZ-GONZALEZ, 2015]. L’analyse des évolutions récentes, selon le niveau de revenu, suggère que les plus modestes n’ont plus de gains de pouvoir d’achat, et qu’une partie d’entre eux semblent également se restreindre sur l’alimentation. En 2011, 16 % des ménages les plus modestes, interrogés dans l’enquête « Budget de famille » sur ce qu’ils feraient si leurs ressources actuelles augmentaient de 10 %, répondaient qu’ils consacreraient ce surcroît de budget à l’alimentation contre 1 % pour les plus riches [ACCARDO et al., 2013].

En moyenne, en 2014, 3 600 euros par an et par habitant étaient consacrés à l’alimentation, soit environ 10 euros par jour contre 2,3 euros pour les personnes ayant recours à l’aide alimentaire (donnée 2011-2012).

Des actions publiques à conforter

Face à ce contexte de contraintes budgétaires fortes pour les ménages les plus modestes en période de crise économique, il convient de renforcer les dispositifs permettant l’accès à une alimentation en quantité suffisante et en qualité nutritionnelle satisfaisante. Comme le soulignent Martin-Fernandez et al. dans leur étude sur l’insécurité alimentaire dans l’agglomération parisienne, l’aide alimentaire reste majoritairement du ressort des associations, soumises elles-mêmes à de fortes contraintes budgétaires. L’insécurité alimentaire devrait faire l’objet d’une surveillance en santé publique et de politiques publiques spécifiques et complémentaires aux revenus sociaux existants, ceci dans une optique plus large de réduction des inégalités sociales de santé.

Catherine Vincelet est médecin épidémiologiste, chargée d’études à l’Observatoire régional de santé Île-de-France.

1 Devenu Santé publique France, le 1er mai 2016.

2 L’insécurité alimentaire quantitative est définie par une réponse positive à la question : « Il vous arrive souvent ou parfois de ne pas avoir assez à manger ? ».

3 L’indice de diversité alimentaire correspond au nombre de groupes d’aliments consommés dans une journée parmi les cinq groupes suivants : fruits, légumes, viande-poisson-œuf, féculents, produits laitiers.

4 Une cohorte est une population sélectionnée sur des critères définis dans le protocole d’étude et qui va faire l’objet d’un suivi dans le temps. La population d’étude de la cohorte SIRS est un échantillon constitué aléatoirement de 3 000 adultes francophones habitant Paris et les départements de proche couronne (92, 93 et 94). Cette étude est conduite sous la responsabilité de Pierre Chauvin, l’Inserm, UMRS 707, équipe de recherche sur les déterminants sociaux de la santé et du recours aux soins.

5 Questionnaire Household Food Security Survey Module (HFSSM)