Cet article est extrait du n° 172 des Cahiers de l'IAU « Coupes et découpes territoriales - Quelle réalité du bassin de vie ? ».

Brève histoire d'une notion

12 décembre 2014Philippe Montillet

Durant longtemps, les « bassins de vie » ont correspondu à des entités spatiales reconnues par les usagers, d’autant mieux qu’elles étaient indépendantes les unes des autres et donc bien identifiables. L’histoire permet de se souvenir de la manière dont ces « bassins de vie » se sont créés, ont perduré, puis se sont brouillés et entremêlés.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les différentes échelles territoriales se complétaient et formaient un tout, depuis le hameau, les petites villes et jusqu’à Paris. Un système diraiton aujourd’hui, un corps auraient dit les auteurs du xviiie siècle, où chaque partie est importante et « vit », qu’elle soit petite ou grande, et dont l’ensemble forme l’entité.

Le bassin de vie, comme espace polarisé, est lié au phénomène urbain

Si la royauté féodale resta longtemps itinérante, cette errance s’effectuait de ville en ville. Ainsi, les villes royales (Dourdan, Melun, Vincennes, Pontoise…) – avec leurs fortifications – jouaient un rôle de pôles de référence dont la fonction principale était de protéger le plat pays. La fonction religieuse – elle aussi associée, dès l’origine, aux villes – a de son côté créé une hiérarchie entre les cités. Ainsi, les villes, royales et/ou religieuses, ont délimité dès le Moyen Âge des territoires d’influence, fondés sur certaines caractéristiques susceptibles d’évoluer dans le temps : leur multifonctionnalité, leur rapport au temps et à l’espace et leur autonomie.

Des fonctionnalités des villes dépendait leur rayonnement

Les différentes fonctions assumées par les villes (administratives civiles ou religieuses d’une part, commerciales et de services d’autre part) se sont très vite organisées selon une hiérarchie territoriale à plusieurs échelles (la basse justice et la haute, justice de premier degré et celle d’appel par exemple). Le roi s’est entouré d’un certain nombre d’officiers qui ont siégé dans des villes qui, peu à peu, ont pris une importance certaine : les villes de bailliage notamment, puis les villes d’élection (subdivision de la généralité) à mesure que l’administration se renforçait, comme Meulan, Montfort-l’Amaury, Pontoise, Montereau-Fault-Yonne, Rozay-en-Brie, par exemple. Certaines, étant à la fois villes de bailliage et ville d’élection, acquéraient une importance encore accrue. En parallèle, toute la structure administrative de l’Église jouait aussi son rôle : les paroisses à l’échelle des villages, les doyennés au-dessus, correspondant à un ensemble de paroisses, puis le diocèse… Ces échelons avaient une certaine importance car l’Église avait des fonctions relativement larges (état-civil notamment), qui sous-entendait qu’il pouvait y avoir des contentieux et, de ce fait, des tribunaux (les officialités), du personnel et des locaux dédiés. Et, par conséquent, un ressort d’activités, c’est-à-dire une aire d’influence, un bassin.

Les fonctions économiques relevaient également d’une hiérarchie territoriale : les marchés locaux et autres lieux d’échanges fréquents étaient du niveau des paroisses. D’autres villes étaient villes d’artisanat et sièges de foires locales, ou de foires nationales et plus, comme Provins, Lagny ou Saint-Denis.

EN 1790, UN CHEF-LIEU DE CANTON
DOIT ÊTRE ATTEIGNABLE EN
2 OU 3 HEURES DE MARCHE

Un rapport au temps et à l’espace se mesurant à l’aune de la marche à pied La seconde caractéristique des villes-pôles est leur rapport au temps et à l’espace. S’agissant de lieux où se concentrent les services et les commerces, elles devaient être réparties en fonction des capacités qu’on avait de pouvoir les rejoindre, capacité qui se mesurait alors à l’aune de la marche à pied. Ainsi, même si ce fut fait de manière informelle, c’est bien la règle définie au moment du découpage des collectivités en 1790 qui s’était appliquée durant de longs siècles : le chef-lieu de canton devait être atteignable en deux ou trois heures de marche pour un aller-retour en une demi-journée, le chef-lieu d’arrondissement en une demi-journée et le chef-lieu de département en une journée maximum. Pour les deux premiers, place au débit de boissons, à l’auberge ; pour le troisième, place à l’hôtel dit de préfecture. Quelle belle ordonnance et cohérence des échelles territoriales !

« Les environs de Paris à trois lieues à la ronde. Carte du département de la capitale suivant le décret de l’Assemblée nationale du 15 janvier 1790. » Chez Desnos, [1790]. Éch. 1/68000, 197 mm pour 3 lieues. Papier grav., coul. Dim. 0,485 x 0,5

Les villes-pôles devaient se suffire à elles-mêmes

D’autre part, ces villes-pôles devaient être autonomes, c’est-à-dire suffisamment développées pour assurer à un individu la totalité des actes courants et lui permettre d’assumer ses besoins. Il devait être possible, si on le souhaitait, de ne pas quitter son aire de rayonnement tout en y trouvant subsistance (ferme), échanges de premières nécessités (le village) et rapports périodiques dans la ville chef-lieu du bassin de vie. C’est cette autonomie que le XXe siècle a bousculée, avec l’hyperdensification du centre aggloméré dans les années 1960, amenant le déclin de nombreux bassins de vie ancestraux.

Un équilibre ébranlé par l’industrialisation

Les bassins de vie1, traditionnellement, reposaient sur un équilibre entre réponse à des besoins, espace et rapport au temps, équilibre qui s’inscrivait dans le cadre de la société rurale où les questions de subsistance et de rareté étaient primordiales. Le passage, au cours du XIXe siècle, à un nouveau type de société industrielle et ses différents « appendices » comme l’éclairage électrique (allongeant la durée du « jour ») et les transports en commun (raccourcissant le temps et les distances), a modifié cet équilibre. Notamment, l’agglomération – encore plus que la ville – a pris une importance majeure. L’industrie, requérant la concentration de la main-d’oeuvre, une banlieue toujours plus étendue s’est développée. En Île-de-France, le basculement du rural à l’urbain date des années 1930. C’est à partir de ce moment aussi que le brouillage territorial a commencé à s’opérer, que les premiers essais de planification régionale n’ont pu endiguer. Les anciens villages sont devenus des villes à travers des mouvements de croissance désordonnés, dirigés essentiellement par l’appel du vide... et de la spéculation foncière, mais non plus des villes « pôles de bassins de vie », plutôt des cités-dortoirs, plus ou moins monofonctionnelles. La situation s’est encore aggravée avec les Trente Glorieuses. De bassins de vie plus ou moins complémentaires les uns des autres, on était passé à une conurbation d’autant plus informelle que le réseau routier était demeuré en l’état, avec d’anciens chemins ruraux devenus rues et quelques voies dirigées vers Paris, l’ensemble étant de plus en plus engorgé. Déjà le Padog2 de 1960 avait cherché à remédier à cette situation en créant neuf pôles régionaux, donc de nouveaux « bassins de vie » polarisés.

L’EXPÉRIENCE MONTRE QU’IL EST
DIFFICILE DE DÉCRÉTER LA VILLE

Parallèlement, les grands ensembles devaient s’accompagner d’un certain nombre d’équipements, de services et de commerces. Dans le même esprit, le Sdaurp3 de 1965 créa les villes nouvelles, dont le but étaient de recréer des centralités fortes pendant que les nouvelles villes préfectures de la banlieue redécoupée voyaient le jour, elles aussi, dans le but de recréer des centralités fortes. Mais l’expérience montre qu’il est difficile de décréter la ville.

Le développement des transports a aussi joué contre les anciens bassins de vie

Le développement des facilités de transports automobiles et collectifs a aussi joué contre les anciens bassins de vie, entraînant un étalement urbain toujours plus important. Celui-ci s’effectuant contre les centralités existantes. Pensons à ces premières gares que les édiles rejetaient à l’extérieur de leur cité (Melun, Magny-en-Vexin), croyant les protéger, à court terme, et les affaiblissant, à long terme. Au siècle suivant, apparut – pour des questions de circulation et non de « vivre mieux » – le phénomène des déviations de bourgs. Là encore, en s’écartant de la ville, en l’isolant, on lui faisait perdre ses chalands, son dynamisme, entraînant son dépérissement, puisque les nouveaux centres commerciaux d’abord, puis des zones commerçantes de périphérie se sont installés sur ces axes extérieurs et non plus en centre-bourg…
Les lotissements aussi ont souvent été édifiés sans tenir compte du parcellaire ancien et encore moins des voies de communication, achevant de brouiller un paysage qui évoluait déjà trop vite, sans laisser le temps au temps… Le déclin des pôles structurant les bassins de vie n’a pas tardé, non remplacés par les centres commerciaux ni les cités administratives qui souffrent de leur conception fonctionnaliste. Les bassins de vie puisaient leur force dans la concentration, marquée par le rôle donné à la place centrale, où étaient groupés les principaux équipements, de l’église aux commerces, de la mairie aux divers services, sans oublier le croisement des routes. Les grands ensembles ou les villes nouvelles n’ont pas su recréer cette entité centrale qui donnait sa vie à un bassin d’activités.

Comment retrouver des bassins de vie structurés et lisibles ?

Aujourd’hui, certains bassins de vie sont des héritages du passé et il est intéressant de voir pourquoi et comment ils ont survécu.
Dans la zone rurale, un certain nombre de polarités anciennes persistent et remplissent toujours leur rôle de villes-centres : Houdan, Étampes, Nemours, La Ferté-sous-Jouarre, etc. Plusieurs conditions semblent nécessaires à cette persistance [Iaurif, 1993]. La première est l’éloignement à la fois au centre de l’agglomération et à d’autres villes de référence qui leur feraient concurrence. Rochefort a ainsi perdu face à Dourdan, qui tend aussi à faire perdre sa place de pôle d’un bassin de vie à Saint-Arnoulten- Yvelines. Le rayonnement de Maule est aussi peu à peu grignoté par l’agglomération mantaise. Il n’y a pas toujours de place pour deux. La seconde condition est la permanence (voire le renforcement) d’un certain nombre de services et d’équipements, ce qui pose une question importante. Faut-il, dans le cas d’une intercommunalité, grouper tous les services et équipements dans une seule commune, comme par le passé, pour lui donner tous les moyens de devenir un bassin de vie actif, ou faut-il les répartir ?
Dans la zone agglomérée, la dialectique du dépérissement- renouveau des bassins de vie se pose différemment. Elle est avant tout celle d’une hiérarchisation à retrouver et à rendre lisible. Comme à l’origine, il y a toujours, même si la société change, besoin de plusieurs niveaux d’échelles de vie. La hiérarchie naturelle, qui existait anciennement et qui s’opérait selon l’utilité et les fonctions, disparaît au profit d’autres critères, dont celui des déplacements, de l’accessibilité et de la complémentarité.
Pour conclure, l’expérience historique montre que le pragmatisme est la meilleure des idées à retenir : que les bassins de vie ne se décident pas, mais qu’ils peuvent se structurer et s’harmoniser entre eux dès lors que le territoire est irrigué par des infrastructures de déplacement et que les conditions d’une hiérarchisation et d’une complémentarité entre « polarités » sont réunies et recherchées.
Philippe Montillet est directeur du département Information documentation mémoire à l'IAU îdF.

1. Entités qui découlaient autant de la géographie que de l’histoire [Dion,1946].
2. Plan d’aménagement et d’organisation générale de la région parisienne.
3. Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région de Paris.