Cet article est extrait du n° 172 des Cahiers de l'IAU « Coupes et découpes territoriales - Quelle réalité du bassin de vie ? ».

Impact de la mobilité professionnelle sur les territoires vécus

11 février 2015Anne Claire Davy, Pascale Leroi, Thomas Sigaud

Les modes de vie sont fortement ancrés dans les espaces résidentiels, de travail ou de passage. Chacun puisant, en fonction de son histoire, de ses contraintes et de ses goûts, dans les différentes ressources connues de ces territoires. Toute mobilité résidentielle ou professionnelle modifie alors, parfois profondément, la transcription spatiale des usages quotidiens.

Laurent Mignaux/MEDDE-MLETR

Les pratiques spatiales des Franciliens découlent de la manière dont chacun, de par ses goûts et son histoire individuelle et familiale, s’approprie les ressources, plus ou moins abondantes, de ses territoires d’ancrage : lieu de résidence, lieu de travail, lieux traversés lors des navettes quotidiennes. Si l’un de ces lieux change, quel en est l’impact sur les territoires de vie des individus ? Des sociologues de l’IAU îdF et de l’université Paris-Dauphine ont interrogé 26 salariés franciliens confrontés au transfert de leur entreprise, mettant en évidence les ajustements induits par ce déménagement sur leurs usages des territoires.

Des modes de vie ancrés dans les territoires

Malgré le développement des pratiques dématérialisées (achats, loisirs culturels, accès à l’information, démarches administratives…), l’ancrage territorial des modes de vie résiste. Les témoignages des salariés interrogés, principalement des cadres et des professions intermédiaires, donnent en effet à voir à quel point les modes de vie restent indissociables des territoires de résidence, de travail ou de passage. Le déplacement contraint du lieu de travail et l’allongement des temps de transport bousculent, de ce fait, l’équilibre subtil des mobilités quotidiennes et modifie, parfois profondément, l’organisation de leurs usages dans l’espace et le temps. La mobilité du lieu de travail ou du logement, même lorsqu’elle porte sur une courte distance, impose assez souvent une réorganisation complète de l’organisation quotidienne et hebdomadaire de la famille. La mobilité n’est ainsi jamais tout à fait neutre en termes de mode de vie et de lien social : pratiques de consommation, carnet d’adresses médicales, accès aux services, pratiques sportives et culturelles, vie sociale et associative s’en trouvent presque toujours modifiés.

« Je ne mange plus de pain frais, je pars avant l’ouverture de la boulangerie et je rentre après sa fermeture, sans en croiser une sur mon chemin. »
« Avec 2 heures et demie de transport chaque jour, vous n’allez plus au cinéma en semaine, ni faire vos courses. »
« Je ne vis plus là où j’habite… »
« Je ne peux plus aller chez le coiffeur… Depuis le déménagement, je suis mal coiffée. »

La « vie de famille », point d’attache essentiel

Le jeu des contraintes et des ressources des salariés reste très localisé autour du logement/du quartier et compose de multiples microterritoires de vie propres à chaque individu et à son inscription dans un cercle social et familial. Face au transfert de leur lieu de travail, de nombreux salariés enquêtés ont justifié leur sédentarité résidentielle par le poids des arbitrages familiaux : compromis avec le lieu de travail du conjoint, scolarité des enfants, soutien à des parents âgés, contraintes de garde partagée... «  L’intérêt des enfants » requiert pour beaucoup de parents interrogés leur « stabilité » résidentielle. Une fois le logement choisi, souvent pour sa proximité avec une école désirée, le quartier devient celui de l’attachement des enfants et se quitte difficilement…

« Quand vous engagez une famille, c’est une tout autre histoire. Le grand a subi sept nounous, je ne veux plus qu’il change. On a une stabilité, les enfants ont leur stabilité, leurs repères, c’est le plus important. »
« Mon objectif c’est de trouver un endroit où je puisse évoluer sans avoir à bouger plus tard. C’est pour les enfants, pour éviter de les déraciner encore et encore. »
 « J’ai une grand-mère qui vieillit dans ma rue, des parents qui commencent à vieillir, c’est sûr que ça ne me rend pas mobile, je ne veux pas les mettre en structure sociale. »

Le « quartier » de travail, parfois le dernier lien avec la ville

Dans un territoire complexe comme l’Île-de-France, la territorialisation des modes de vie ne tient pas qu’au lieu de résidence, mais intègre les ressources liées au lieu de travail, ou même aux lieux de passage. On constate ainsi parmi les salariés interrogés un fort attachement aux aménités urbaines de leur « quartier » de travail, qui se voit alors investi d’une valeur propre, comme lieu de vie. Plusieurs salariés ont ainsi fait part d’un sentiment d’arrachement au quartier de travail quitté.
Ce sentiment est particulièrement fort quand le transfert du lieu de travail rompt les derniers liens avec Paris.
« Travailler à la Plaine-Saint-Denis, c’est travailler sur une plate-forme pétrolière. »
« En passant à Malakoff, j’ai perdu Paris. »
« On parlera de temps de transports, mais déjà culturellement on est dépossédé de quelque chose. »
« C’est vrai que Paris me manque, encore plus maintenant, parce qu’avant au moins je travaillais à Paris ! »

© Laurent Mignaux/MEDDE-MLETR

Le territoire résidentiel, un espace sécurisant

Parmi les salariés rencontrés, un grand nombre avait déjà vécu plusieurs déménagements professionnels. Cette faible prévisibilité de la stratégie patrimoniale des entreprises les conduit à privilégier au critère de proximité physique du lieu de travail celui de l’accessibilité de leur logement au réseau de transports. Cela tient également à une valorisation identitaire du territoire résidentiel, jugé plus sécurisant et plus durable que le lien à l’emploi. 
« Et puis aller sur un site qui de toute façon est condamné, il vaut mieux traîner un peu, attendre qu’il ferme et on verra ensuite ce qu’il se passe. Se déplacer pour deux, trois, quatre ans… et puis se dire qu’après ça va être encore la grande roue ! »

Cette priorité donnée au choix résidentiel est rendue possible, en Île-de-France, par une confiance presque irrationnelle en l’existence d’une offre de transports irriguant l’ensemble de la région. Pour les salariés interrogés, l’offre de transport devient le garant de la durabilité de leur choix résidentiel et de sa résilience face au choc de leur vie professionnelle. Un arbitrage favorisé aussi par les évolutions du marché de l’emploi (précarisation des statuts, télétravail, horaires aménagés…) et les tensions du marché immobilier francilien qui font de l’immobilité une stratégie résidentielle gagnante (cycle haussier et plus-values immobilières, érosion du niveau de loyer avec la durée d’occupation, renchérissement du coût de la mobilité…).
« J’avais l’habitude d’avoir des contraintes de déplacement. À aucun moment, l’implantation de mon travail n’a déterminé l’implantation de mon logement. »

L’Île-de France : une appropriation par la proximité

Le territoire francilien présente une difficulté d’appropriation dont témoignent les salariés interrogés. Ils ont souvent des grilles de lecture de la région très sommaires, connaissent peu de communes et de trajets possibles. Le territoire francilien est souvent perçu à travers des oppositions simples : Paris /banlieue ; Est / Ouest… 
À l’inverse, ils dessinent autour de leur lieu de résidence une géographie très subtile et souvent de grande proximité. Parmi les salariés non originaires de l’Île-de-France, beaucoup racontent une première installation «par hasard » dans telle ou telle commune francilienne, en expliquant avoir retenu des critères généraux, peu discriminants en termes de territoires… Mais, en les écoutant, on s’aperçoit qu’une clé d’entrée initiale a presque toujours été déterminante : la proximité d’un espace vert ou de loisir fréquenté, une parenté dans le voisinage, un appartement trouvé par un collègue, une gare ou un axe routier desservant le territoire d’origine… Une fois ce premier territoire d’installation apprivoisé, ils s’en éloignent rarement. 
La complexité du territoire francilien et l’anticipation positive d’une offre de transports flexible et susceptible de s’adapter au cours du parcours professionnel décuplent, en Île-de-France, la valeur des ressources du territoire résidentiel, elles-mêmes inscrites dans des périmètres de grande proximité. 

Anne Claire Davy est sociologue, chargée d’études à l’IAU îdF. Pascale Leroi est économiste-urbaniste, chargée d’études à l’IAU îdF. 
Thomas Sigaud est chercheur
au Centre d'études de l'emploi

schéma : nombre de déménagements d'entreprise des enquêtés

Arbitrages professionnels et résidentiels : une enquête qualitative

En mai-juin 2013, l’IAU ÎdF, en collaboration avec l’université Paris-Dauphine, a réalisé 26 entretiens semi-directifs auprès de salariés (en majorité des professions intermédiaires et des cadres) dont l’établissement avait déménagé au cours des cinq dernières années.  Les salariés auprès desquels ont été menés ces entretiens ont été en grande partie contactés par l’intermédiaire du syndicat CGE-CFC et recrutés sur la base du volontariat, dès lors qu’ils étaient concernés par une situation de déménagement d’entreprise imposé. Le saut géographique était interne à l’Île-de-France, mais suffisamment important pour que les salariés envisagent de changer d’emploi ou de logement. Ces entretiens sociologiques concernaient l’impact du déménagement d’entreprise sur les comportements résidentiels (adaptation du logement ou pas), les temps de transport et les déplacements quotidiens, le rythme de vie, les conditions de travail et les compensations proposées aux salariés par leur entreprise. Enquête réalisée par Julia Velluz (IAU îdF/université Paris-Dauphine) sous la responsabilité d’Anne-Claire Davy et Pascale Leroi (IAU îdF) avec la collaboration de Thomas Sigaud (Irisso, université Paris-Dauphine) et Claire Julliard (chaire Ville et Immobilier de l’université Paris-Dauphine).