Cet article est extrait du n° 172 des Cahiers de l'IAU « Coupes et découpes territoriales - Quelle réalité du bassin de vie ? ».

Le tropisme des territoires familiaux

09 février 2015Mariette Sagot

Quels que soient la configuration familiale, l’âge ou l’origine, les membres d’une même famille vivent, le plus souvent, à proximité les uns des autres et, si ce n’est à proximité immédiate, du moins dans un même « quadrant » du territoire francilien.

Le peuplement de la région porte les traces des flux migratoires passés. En 2011, moins de la moitié des Franciliens adultes sont nés dans la région (46 %) ; 26 % sont nés en province et autant à l’étranger. L’enquête famille de 2011 permet, en partie, d’analyser les différentes formes de déploiement géographique des familles des adultes franciliens, au regard de cette diversité des origines et des configurations familiales. En partie seulement, car cette enquête donne des indications sur les lieux de résidence des enquêtés, de leurs parents et de leurs enfants, mais aucune sur les autres membres de la famille tels que les frères et sœurs ou le conjoint et sa famille. Par « famille » ou « réseau familial », nous entendrons donc, dans tout l’article, le groupe restreint au Francilien enquêté, à ses enfants et à ses parents.
De plus, l’analyse ne portera que sur le réseau familial des enquêtés qui ne vivent plus chez leurs parents et qui ont au moins un parent survivant et/ou un enfant vivant hors du logement la majorité de son temps (soit 90 % des adultes interrogés). Ainsi, la « famille » (enquêté, ascendants et/ou descendants) occupe au moins deux logements distincts, dont on peut étudier la dispersion ou la proximité.

Le réseau familial s’étend le plus souvent au-delà de la région

L’analyse des formes de déploiement géographique des familles témoigne d’une grande variété de situations :

  • dans 40 % des cas, l’ensemble de la famille réside en Île-de-France ;
  • dans 40 % des cas, au moins un des membres de la famille réside en province ou en outre-mer (il s’agit pour les trois quarts de personnes elles-mêmes nées hors de la région) ;
  • dans 20 % des cas environ, au moins un des membres de la famille réside à l’étranger ;
  • il est très rare (2 % des cas) que le réseau familial s’étende à la fois en province et à l’étranger.

Comparées aux entourages des provinciaux, les familles franciliennes s’étendent beaucoup plus souvent vers le reste de la France ou l’étranger. En moyenne, l’entourage des provinciaux se limite six fois sur dix à la même région, avec une plus forte proximité des lieux d’habitat, puisque, dans près de la moitié des cas, toute la famille se situe dans le même département (moins d’une fois sur quatre en Île-de-France). Les provinciaux sont, par ailleurs, nettement moins reliés à l’étranger (7 %) et un peu moins tournés vers une autre région (34 %).

Les configurations familiales entièrement franciliennes sont, dans 70 % des cas, le lot des Franciliens nés dans la région, qu’ils soient originaires de parents nés en France ou descendants de parents immigrés (ces derniers sont pour les trois quarts nés en Île-de-France). La moitié seulement de leurs parents sont nés dans la région, ce qui atteste des migrations passées d’une partie de leurs parents, en provenance de province, d’outre-mer ou de l’étranger, et de leur installation durable en Île-de-France. Toutefois, l’ancrage régional s’atténue quand le nombre d’enfants partis du domicile parental s’accroît, avec la multiplication des contraintes et opportunités de chacun (formation, travail, rencontre d’un conjoint...). Les entourages des Franciliens nés dans la région avec au moins deux enfants autonomes s’étendent pour moitié hors de la région.

LES CONFIGURATIONS FAMILIALES À DEUX GÉNÉRATIONS
FAVORISENT LA PROXIMITÉ FAMILIALE DANS LA RÉGION

Pour les autres Franciliens, non natifs de la région, le réseau familial s’étend plus souvent au-delà des limites de la région, débordant sur la province ou l’étranger. Ce lien avec la province ou l’étranger passe surtout par les parents qui y résident. Il s’estompe lorsque les parents sont décédés et que les enfants, qui eux sont nés ou ont vécu une grande partie de leur vie en Île-de-France s’y installent à leur tour. Les configurations familiales à deux générations favorisent donc la proximité familiale dans la région. Dans les configurations à trois générations, les Franciliens tendent à être plus près de leurs enfants que de leurs parents. Pour les retraités qui n’ont plus de parents, n’avoir qu’un seul enfant installé dans la région favorise l’ancrage en Île-de-France. Les enquêtés semblent alors privilégier la proximité de leur enfant plutôt que de retourner vers leur terre natale, signe que les choix résidentiels sont largement polarisés par la localisation des autres membres de la famille.

Les membres franciliens de la famille vivent à proximité les uns des autres

Si les familles tendent à se disperser sous l’effet des migrations interrégionales et internationales, le déploiement géographique de ceux qui vivent dans la région témoigne d’une recherche de proximité.
Pour les familles entièrement franciliennes, le réseau familial se limite à la commune de résidence ou à une commune limitrophe dans plus d’un tiers des cas (36 %). Six fois sur dix, il s’étend à une commune limitrophe ou à une autre commune du département. Dans 86 % des cas, il relève du département ou d’un département voisin situé en Île-de-France.
Il en va de même pour les familles dont certains membres vivent en province ou à l’étranger. On retrouve, en effet, des ordres de grandeur proches des précédents pour la partie francilienne de ces familles : 33 % vivent dans la même commune ou dans une commune limitrophe, 58 % vivent dans une commune limitrophe ou le même département et 86 % des entourages se limitent au département de l’enquêté ou à un département limitrophe.
Pour les entourages entièrement franciliens, la proximité est plus répandue quand l’entourage se limite à une seule personne. Dans 46 % des cas, l’autre membre de la famille vit dans la même commune ou une commune voisine. À l’inverse, la proximité immédiate du réseau familial est plus rare quand la personne a plus de 60 ans, du fait de la dispersion des enfants, devenus autonomes : dans 30 % des cas seulement, l’ensemble des membres vivent dans la commune ou une commune limitrophe. La proximité est aussi plus fréquente quand l’enquêté est locataire du parc social (44 %), immigré (41 %) ou descendant d’immigré (44 %), et, dans une moindre mesure, pour les ouvriers et les employés (39 %). Deux effets peuvent se conjuguer : des pratiques d’entraide plus développées parmi ces populations ou un marché résidentiel plus resserré pour les populations modestes. La densité du tissu urbain et la structure du parc de logement semblent aussi avoir un impact sur le déploiement des familles. L’entourage des Parisiens apparaît à la fois plus proche et plus dispersé sur l’ensemble de la région : une fois sur quatre l’un des membres de la famille réside en grande couronne. Le parc de logement parisien, formé pour près de la moitié de logements de une ou deux pièces, accueille beaucoup de jeunes qui viennent de tous les départements de la région. Les personnes vivant dans le périurbain éloigné, appréhendé ici par les habitants de maisons individuelles dans des communes de moins de 10 000 habitants, ont rarement toute leur famille à proximité immédiate (un quart seulement), mais beaucoup sont installés dans le même département.

Ainsi, l’analyse de la localisation résidentielle de ces réseaux familiaux restreints aux ascendants et descendants montre que l’espace est loin d’être « isotrope » pour les individus. Qu’ils aient ou non effectué une migration de longue distance au préalable, souvent pour raison professionnelle pour les jeunes venus de province, mais aussi, dans certains cas, pour rejoindre leur famille, ils semblent rechercher, pour la plupart, une certaine proximité géographique avec les autres membres de leurs familles installés dans la région. Ce choix résidentiel va au-delà d’une recherche de territoires connus, puisqu’il vaut aussi pour ceux qui ne sont pas nés dans la région. Il peut aussi être, pour partie, dicté par la segmentation sociale du territoire francilien, comme l’atteste la plus grande proximité des entourages des locataires du parc HLM, des ouvriers, des immigrés et de leurs descendants. 
Cette recherche de proximité vis-à-vis de la famille, qui vaut aussi pour le travail, contribue sans doute à ce que 70 % des ménages qui déménagent au sein de la région le font dans un espace qui ne dépasse pas trois couronnes de communes limitrophes à leur lieu de résidence antérieur.

Mariette Sagot est démographe, chargée d'études à l'IAU îdF.

Source et champ de l’étude

Les résultats de cette étude sont issus de l’enquête Famille et Logements (EFL) réalisée en 2011 par l’Insee en France métropolitaine, associée à l’enquête annuelle du recensement de la population. 46 300 personnes de 18 ans ou plus, vivant en ménage ordinaire, ont répondu à l’enquête en Île-de-France. Elles ont été interrogées sur leur vie de couple, familiale et résidentielle. L’enquête recueille également, pour chaque personne interrogée, sa localisation de résidence, celle de ses parents, ainsi que celle de ses enfants ayant décohabité. Les informations diffusées à des fins d’étude ne donnent pas la commune ou le département de résidence (à l’exception de Paris) de l’enquêté et de sa famille. L’enquête permet toutefois de savoir si les enfants ou les parents vivants demeurent dans la même commune que l’enquêté ou dans une commune limitrophe, dans le même département ou dans un département limitrophe, ailleurs en Île-de-France, en province ou à l’étranger.