Cet article est extrait du n° 172 des Cahiers de l'IAU « Coupes et découpes territoriales - Quelle réalité du bassin de vie ? ».

Les découpages territoriaux à l'heure du numérique ont-ils encore un sens ?

03 septembre 2015Alain Rallet

La recherche de découpages, tels les bassins de vie, n’est-elle pas vaine alors que le numérique tend à déterritorialiser les relations et les pratiques qui sont censées fonder ces bassins ? La question est examinée sous les trois angles qui définissent un territoire : le territoire politique, le territoire perçu par les habitants et le territoire pratiqué.

La chasse aux territoires pertinents est lancée, de la région aux bassins de vie. Des propositions conventionnelles en découlent. D’âpres débats s’engagent sur la pertinence des conventions proposées. Mais la révolution technologique actuelle (le numérique) ne remet-elle pas en cause la base de ces découpages auxquels les individus sont censés s’identifier ? Ne limite-t-elle pas l’intérêt de la recherche d’un espace physique socialement ou économiquement pertinent ? Ne condamne-t-elle pas à dresser laborieusement des cartes d’espaces évanescents ? Notamment quand il s’agit de « petits » espaces comme les bassins de vie, théoriquement fondés sur le déploiement quotidien des espaces personnels.

Le territoire, une notion improbable

Tout effort de délimiter des espaces physiques se heurte aux assignations multiples d’un territoire. Il est, en effet, le triple produit d’un imaginaire (l’espace perçu par les individus), d’une symbolisation politique (ses frontières administratives) et de pratiques réelles d’occupation de l’espace. Ces trois aspects s’influencent mutuellement sans pouvoir être confondus. Analyser l’impact du numérique sur les découpages territoriaux revient à l’examiner sous l’angle de ces trois aspects. Quels nouveaux troubles introduit-il dans chacun d’eux ?

Le numérique et le territoire politique

Prenons le mot « politique » au sens d’une aire sur laquelle une institution a compétence pour assurer des services collectifs (administration, santé, poste, éducation…), qu’ils soient marchands ou non. Le numérique n’a pas d’impact sur les frontières de ce territoire, définies ex ante, mais sur son aménagement interne. En effet, le développement de services numériques en ligne implique une autre organisation spatiale de ces services. Quelles nouvelles formes de territorialisation physique accompagnent l’offre et la consommation de ces services ?

Le schéma le plus radical et le plus naïf est celui du territoire en pantoufles : plus besoin de se déplacer, tout est en ligne. Cette substitution qui correspond à l’imaginaire d’Internet a fait long feu [Musso, 2008], bien que relancée par chaque nouvelle vague technologique. On s’oriente vers un tout autre schéma : celui de services supportés par un mixage d’infrastructures physiques et de fonctions virtualisées (s’informer, communiquer, réaliser certaines transactions…). Le maintien d’infrastructures et de contacts physiques a trois raisons : le coût du service (le Drive ou le point relais plutôt que la livraison à domicile), la complexité de certaines interactions et parfois l’impossibilité de les dématérialiser, le désir de sociabilité.

Quel est, alors, l’impact de l’hybridation des supports, physiques et virtuels, sur les schémas de desserte des services collectifs ? Le schéma actuel est celui d’équipements publics desservant une aire donnée, relayés par des lieux de proximité (agences, antennes, bureaux de poste…). L’accessibilité aux lieux physiques dessine le territoire pertinent. Le numérique change, en partie, cette donne puisque les services sont, partiellement, réalisés en ligne. L’existence d’économies d’échelle et de contraintes de qualité implique, certes, une concentration de la production de la part dématérialisée du service (la structure intercommunale plutôt que la commune), élargissant ainsi l’aire de service. Mais la contrainte d’accessibilité physique aux lieux centraux est allégée par la partie du service réalisée en ligne. D’autant plus que le besoin d’interactions physiques, qui n’est pas annulé mais transformé par le numérique, peut être satisfait par la multiplication d’infrastructures de proximité, déclinables à différents niveaux de tailles et de densités. Des services plus riches qu’auparavant peuvent y être rendus grâce à l’intrication de supports physiques et virtuels. On obtient, au total, une occupation plus flexible de l’espace [Rallet, 2005] grâce à une disjonction spatiale des fonctions (notamment le lieu de production du service peut être différent de celui de sa consommation alors que les services sont habituellement définis par l’unicité des lieux de production et de consommation). Une partie des contacts peut être assurée par des bureaux mobiles.

Le modèle d’une aire de service rapportée à un équipement central est ainsi largement remis en cause. Au profit d’une occupation plus maillée de l’espace par des infrastructures, fixes ou mobiles, mutualisables, localisées à proximité des personnes ou de leurs trajets, et qui, conjointement à l’accessibilité en ligne, permettent de réaliser les services. La création et la répartition de ces infrastructures physiques est, à mon sens, le point clé de l’innovation servicielle alors que l’attention est concentrée sur la virtualisation des services.

Le numérique et l’espace perçu

Il faut du temps pour modifier les perceptions. Mais les choses vont assez vite. Il ne paraît déjà plus incongru de voir des personnes seules parler dans la rue.

L’impact du numérique sur l’espace perçu est principalement lié à l’usage des outils mobiles de communication [Aguilera, Guillot, Rallet, 2012]. Car l’Internet mobile est à l’Internet fixe ce que fut l’automobile au chemin de fer : une plus grande capacité des individus à se déployer de manière individualisée dans l’espace. Trois caractéristiques fondent cet impact : le caractère « pervasif » de l’informatique (sa propension à transformer tout objet en objet « intelligent » connecté), l’individualisation des outils, la joignabilité permanente. La représentation de l’espace en est transformée : il cesse de se représenter sous la forme de grandes oppositions binaires (être ici ou ailleurs, absent ou présent…) pour apparaître comme un continuum spatio-temporel. Je quitte physiquement des personnes mais je peux continuer à interagir avec elles, sous une forme dégradée certes mais en maintenant l’interaction. De nouvelles formes de coprésence se développent dans l’espace et dans le temps (via la multiplication des communications asynchrones). Il en résulte qu’on peut être simultanément « présent » à différentes échelles spatiales.

De nouvelles formes de coprésence
se développent dans l’espace et dans le temps.
On peut être simultanément « présent »
à différentes échelles spatiales.
La représentation de l’espace
en est transformée

L’espace physique était représenté comme un ensemble de lieux, théâtres d’activités temporellement circonscrites, séparés par le temps mort du transport. L’espace physique imposait une séquentialité du temps. C’est pourquoi les territoires étaient délimités par la durée de leur franchissement. L’au-delà du territoire était un au-delà temporel. Peut-on dire aujourd’hui qu’on cesse d’appartenir à un territoire parce qu’on est localisé au-delà d’une certaine distance physique ? La sociologie des migrations [Diminescu, 2005] montre bien qu’avec les outils numériques le migrant cesse de pouvoir être défini comme un émigrant, c’est-à-dire un individu ayant coupé les ponts avec son territoire d’origine. De même, réciproquement, appartient-on vraiment à un territoire parce qu’on est physiquement proche du lieu central supposé le définir ? Au partage d’espaces physiques délimités par des frontières succède l’image d’espaces entrelacés par les trajets physiques et virtuels des individus. Cela ne signifie pas que les territoires sont morts mais que la capacité à les dessiner comme des espaces juxtaposés doit s’appuyer sur d’autres considérations que la perception de l’espace. F. Perroux [1950] dénonçait, il y a longtemps, « l’illusion géographique », c’est-à-dire la capacité de croire qu’un espace économique (celui des firmes) pouvait être contenu par un espace géographique. La remarque peut être étendue aujourd’hui à l’espace social : fonder un découpage sur l’espace perçu, celui, quotidien, de la « vie », par exemple, repose en grande partie sur une illusion géographique.

© Philippe Lesprit/Picturetank

Le numérique et l’espace pratiqué

Ce que nous venons de dire relève des représentations. Nul besoin de supposer que des pratiques leur correspondent massivement pour qu’elles commencent à exister. Qu’en est-il de l’impact du numérique sur les pratiques elles-mêmes ?
Les pratiques de l’espace sont assez mal connues car difficiles à saisir. C’est la grande inconnue du triangle (espaces symboliques, perçus, réels). La cohérence des découpages est principalement fondée sur les pratiques de déplacement domicile/travail, à défaut des flux téléphoniques qui, au temps du monopole public des télécoms, faisaient le bonheur des cartographes des régions polarisées. Or, le numérique actuel renouvelle la connaissance des pratiques réelles de l’espace. C’est un impact majeur.
La géolocalisation permet un suivi, en temps réel, des déplacements de quiconque est muni d’un téléphone [Calabrese et al., 2013]. La géolocalisation ouvre la possibilité de découper des espaces de vie plus complets que les espaces monodimensionnels dessinés par les trajets domicile/travail [Trasarti et al., 2014]. Mais ces données mettent en évidence l’extrême diversité des espaces individuels de vie selon les âges, sexes, occupations, revenus, modes de vie… Plus les aspects de la vie pris en compte sont divers, plus grande est l’hétérogénéité des configurations individuelles de pratiques spatiales. Les cartes de flux animés tirés de données géolocalisées montrent une forte hétérogénéité des parcours individuels et, en conséquence, d’indémêlables schémas collectifs.
Aussi, plus que d’en tirer d’improbables espaces de vie moyens, l’intérêt de ces données est pour les individus d’avoir une meilleure connaissance de leurs manières de pratiquer l’espace et d’introduire de la réflexivité dans leurs pratiques. La représentation visuelle de leurs pratiques quotidiennes permet aux individus d’échapper aux visions et aux classifications impersonnelles de l’espace que tracent les aménageurs. Elle offre de nouvelles opportunités pour mieux maîtriser leurs mobilités et les améliorer, grâce à des plates-formes capables de transformer les interactions individuelles, habituellement génératrices d’externalités négatives, en services collectifs [Josset, Soulié, Rallet, 2014]. Les découpages territoriaux, qui sont des préoccupations d’aménageurs, ne sont plus les seuls modes d’accès à l’émergence de nouveaux services.

Alain Rallet, économiste et professeur émérite, université Paris-Sud.