Pour un autre regard

Chronique du périurbain francilien n° 1

20 octobre 2014ContactTanguy Le Goff et Lucile Mettetal

Sait-on que le lotissement pavillonnaire ne représente que 8 % des résidences principales de la grande couronne ? Que la structure par âge du périurbain est aujourd’hui aussi variée que celle de l’agglomération ? Que le périurbain ne se résume pas à une terre d’accueil des classes moyennes avec enfants ? Que près de 4 actifs sur 10 travaillent à proximité (dans un périmètre de deux communes limitrophes à leur commune de résidence) de chez eux ? Et qu’en Ile-de-France, c’est dans le périurbain que la marche à pied a le plus progressé au cours des 10 dernières années ?

Non ! Et pour cause...

Le périurbain pris en otage

« La France moche », la « France de l’entre soi », la « France périphérique », la « France protestataire »... c’est ainsi que les espaces périurbains sont généralement désignés. Rompre avec ce discours de la déploration, c’est l’objectif de ces chroniques.

Il s’agit ici de donner à voir le périurbain dans sa diversité, ses dynamiques et ses réalités, sans tomber dans le piège d’une vision enchantée. De casser les stéréotypes, les visions trop binaires qui tendent à diviser le territoire, entre une France qui va bien, et une France qui va mal, une France qui profite et une France oubliée. De revenir sur une approche géographique qui entretient la confusion entre appartenance territoriale, appartenance sociale et appartenance politique. Mais aussi de porter notre regard au-delà des frontières, en s’intéressant à la città diffusa italienne ou au zwischenstadt allemand (le concept italien de città diffusa renvoie à l’idée d’une « ville fragmentée » et le zwischenstadt allemand désigne l’« entre-ville »).

Une occasion de clarifier une notion qui, par son ambiguïté, fait l’objet de multiples usages, en fonction de l’actualité politique. Au gré des enjeux, le périurbain est désigné, confisqué, pris en otage et jugé. Tour à tour, les habitants du périurbain apparaissent comme des victimes ou des coupables. Et si c’était tout simplement plus subtil...

Coupables ou victimes ?

Coupables d’avoir défiguré le paysage, responsables de l’étalement urbain et de la consommation énergétique. Rappelons-nous cette fameuse couverture de Télérama de 2010 titrant Halte à la France moche. Il y était dénoncé les ravages des politiques d’urbanisation, la laideur des zones commerciales, l’ordonnancement monotone des lotissements pavillonnaires et le règne de l’automobile.

Coupables de repli individualiste, les périurbains incarnent également la mise à distance de l’autre et le refus du vivre ensemble. Ainsi, Jacques Lévy mobilise la notion d’urbanité pour expliquer la surreprésentation du vote Front National dans les territoires périurbains. Selon lui le périurbain serait « l’espace du retrait, imposé ou volontaire, de l’espace public. Inversement, l'urbanité, ce mélange de densité et de diversité, se comporte, vis-à-vis du Front national, comme un bouclier renforcé ».

Victimes d’un abandon par les pouvoirs publics et tenus à l’écart des bienfaits économiques du système métropolitain. C’est la thèse de Christophe Guilluy, pour qui la focalisation politique et médiatique sur les banlieues a masqué la précarité des populations situées en dehors des grandes métropoles.
Selon lui, la question sociale s’efface derrière celle des minorités : l’attention portée par la classe politique française aux banlieues et aux minorités va de pair « avec une indifférence pour les couches populaires des espaces périurbains et ruraux ».

Au-delà de la France moche

Pourtant, le périurbain a aussi des atouts à faire valoir : qualité de vie, ressources paysagères, ressources patrimoniales, ressources agricoles, hauts-lieux... Il ne se réduit pas à l’image de la « France moche » des entrées d’agglomération, ni à celles de lotissements pavillonnaires où les individus ne seraient animés que par une recherche du séparatisme social, de l’entre soi. C’est ce qu’a voulu montrer l’anthropologue Eric Chauvier à travers une approche sensible du périurbain où il vit.

Une chose est sûre, longtemps demeurés peu visibles dans l’espace public, le périurbain et leurs habitants sont devenus des objets d’analyse et de curiosité, voire les sujets principaux d’œuvres littéraires (voir par exemple le roman d’Olivier Adam : Les lisières, Flammarion, Paris, 2012) ou cinématographiques.

C’est bien une approche statistique, mais aussi compréhensive et sensible qui nous permettra d’appréhender avec justesse et subtilité ce territoire et ses habitants.

Prochaine chronique : Le périurbain n’est pas une punition !

Dossier à suivre…