Cet article composera le n° 173 des « Cahiers de l'IAU » sur les défis alimentaires dont la parution est prévue au 4e trimestre 2016.

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Chuuut... on livre. Certibruit ou les livraisons nocturnes en milieu urbain

Interview

13 juillet 2016Éric Devin

Les innovations liées à la logistique alimentaire sur les derniers kilomètres sont présentés à travers les portraits de quatre acteurs. Ici, Éric Devin, président de l’association Certibruit© et directeur général de Cemafroid, nous décrit l’expérience de Certibruit©.

L’association Certibruit©  a créé le label « livraisons de nuit respectueuses des riverains », construit sur la base de niveaux sonores émis lors de la livraison par les engins de transport, de manutention et les individus.

Cemafroid est un des acteurs clés de l’association Certibruit© . Qu’est-ce que Cemafroid ?

É. D. Notre mission consiste à garantir la conformité et la performance de la chaîne du froid via les essais, la certification, la recherche et développement, et la formation. Notre champ de compétence va des engins de transport sous température dirigée aux emballages isothermes. Notre rôle est donc pleinement associé au défi alimentaire, et ce depuis quelque temps. Cela a débuté dans les années 1950, quand il a fallu développer le transport de denrées périssables pour subvenir aux besoins alimentaires de la France. Mais c’était à une condition : respecter la chaîne du froid pour éviter tout risque sanitaire. Le ministère en charge de l'Agriculture a alors créé le laboratoire d’Antony pour tester les solutions techniques frigorifiques et d’isolation thermique des véhicules. Son expérience a permis d’élaborer la réglementation française relative aux concepts techniques énergétiques et isothermiques. L’accord ATP1 des Nations unies pour les transports internationaux sous température dirigée s’en est largement inspiré.

Certibruit© propose de développer les livraisons nocturnes en fonction du niveau des émissions sonores. Quel intérêt y-a-t-il à livrer la nuit ?

É. D.  Distribuer les denrées alimentaires est indispensable pour nourrir les villes. Cette tâche incombe au transport, surtout routier. Mais dans un contexte urbain dense où le réseau est congestionné, c’est une mission difficile, qui génère des externalités négatives.

Les différents travaux, qui ont porté sur la logistique urbaine, ont montré que livrer en horaires décalés permettrait de gagner sur trois plans : la pollution en ville, l’image des entreprises et les coûts de transport. Les professionnels, collectivités, associations et experts se sont réunis. La réflexion devait tenir compte d’une externalité importante, à savoir le bruit. En effet, c’est  la nuisance environnementale qui dérange le plus les Français quand ils sont à leur domicile2. Or livrer la nuit est une activité potentiellement bruyante qui, en plus, se déroule au moment même où les citadins aspirent à une certaine tranquillité. C’est un double défi pour les denrées périssables, car les auxiliaires frigorifiques des véhicules doivent fonctionner en permanence, même pendant la livraison. L’acceptation sociale est devenue le point de départ de la démarche. On maîtrise les émissions sonores et on donne le droit aux riverains de s’exprimer via l’assistance téléphonique. Le dialogue instauré avec les particuliers permet d’aboutir à des organisations vertueuses pour eux, les acteurs économiques et la collectivité.  

Comment fonctionne ce label ?

É. D.  Nous nous sommes appuyés sur l’expérience Piek néerlandaise3. L’idée était de mettre en place un critère simple pour le transport de nuit sans générer de pic de bruit dans le paysage sonore préexistant, environnant le lieu de livraison. Toute la chaîne du bruit est intégrée depuis l’arrivée du camion jusqu’à son départ. Les livraisons de nuit labellisées Certibruit©  reposent sur trois conditions : utiliser des engins propres et silencieux (véhicules, rolls4, transpalettes, rideau du magasin), former les employés à la lutte contre le bruit, être livré entre 20 h et 7 h hors nuit noire (entre 2 h et 5 h). Le seuil est compris entre 60 et 65 db, ce qui correspond au niveau sonore d’une conversation.

Peut-on encore diminuer les niveaux sonores, pour le transport de denrées alimentaires périssables ?

É. D. Quand on produit du froid pour transporter des denrées périssables, on génère du bruit supplémentaire, puisque les groupes frigorifiques fonctionnent, soit par la force mécanique du moteur du véhicule, soit grâce à un moteur complémentaire. L’alternative basée sur le froid cryogénique5 existe, mais nécessite une infractucture spécifique. L’énergie électrique est la plus silencieuse, mais il n’existe pas de véhicule sous température dirigée de gros gabarit dans ce domaine. Livrer la nuit est optimal parce que l’on massifie les flux pour plusieurs points de livraison et pour plusieurs températures (surgelé, frais et sec). Des groupes frigorifiques électriques sont actuellement en cours de développement et devraient compléter l’offre sur le marché.

Les changements dans les pratiques d’achats alimentaires s’accélèrent. Quelles en sont les incidences dans votre métier ?

É. D.  Le consommateur peut être locavore et, dans le même temps se faire livrer un plateau de fruits de mer en direct de la Bretagne… Ainsi, les envois par colis réfrigérés se développent de plus en plus. Quelle que soit la taille des colis et la durée du transport, la chaîne du froid doit être respectée. Les colis isothermes réfrigérés doivent maintenir pendant près de 48 heures une température de 4 °C. L’envoi de colis de ce type est devenu un enjeu sur lequel Cemafroid a engagé un travail à la demande de la DGAl6.

Demain, d’où pourraient venir les changements qui permettraient de répondre au défi alimentaire pour nourrir les villes-monde ?

É. D. Ce défi est très variable. Dans les villes-monde comme l’Île-de-France, les innovations se rattachent à la question environnementale. L’enjeu dépasse les externalités sonores. Nous avons entamé un rapprochement avec la charte « objectif CO2 » de l’Ademe7. Ailleurs, c’est la question du gaspillage à la source qu’il faut régler en priorité. Par exemple, en Inde, faute de conservation des fruits et légumes, 40 % des récoltes sont perdues avant même d’être distribuées. Une vague d’investissement dans des équipements logistiques a donc été lancée. Et Cemafroid a signé un accord de coopération avec le Centre national pour le développement de la chaîne du froid8 en vue de former les ingénieurs territoriaux à la logistique sous température dirigée.

Ici, le champ des possibles est large. Hier, Certibruit©  touchait avant tout la grande distribution, la restauration rapide et leurs principaux transporteurs. Aujourd’hui, la Semmaris9 est partenaire de Certibruit© . Elle représente un potentiel conséquent à travers le commerce alimentaire de gros et ses clients. En parallèle, des demandes nous parviennent de riverains de commerces à Nice ou Marseille, par exemple. Cela montre que, demain, le développement des livraisons nocturnes viendra peut-être aussi de l’engagement d’individus issus de la société civile.

Propos recueillis par Corinne Ropital

1. Accord pour le transport de denrées périssables. 48 pays en sont signataires.
2. Ifsttar 2008.
3. Née en 1998 par la mise en place d’un décret royal fixant un seuil sonore maximal lors des livraisons de nuit, elle a développé des équipements et des véhicules piek, puis à mener des expérimentations.
4. Roll : chariot conteneur métallique, ajouré et sur roulettes.
5. L’air qui circule dans la caisse du camion est refroidi par de l’azote liquide.
6. La direction générale de l’Alimentation dépend du ministère de l'Agriculture, de l'Agroalimentaire et de la Forêt (MAAF).
7. L'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie.
8. NCCD.
9. Société anonyme d'économie mixte d'aménagement et de gestion du Marché d'intérêt national de Rungis - gère le MIN de Rungis.