Cet article composera le n° 173 des « Cahiers de l'IAU » sur les défis alimentaires dont la parution est prévue au 4e trimestre 2016.

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De la voie d'eau au triporteur : Franprix optimise les alternatives logistiques

Interview

08 juillet 2016Stéphane Tuot

Les innovations liées à la logistique alimentaire sur les derniers kilomètres sont présentés à travers les portraits de quatre acteurs. Ici, Stéphane Tuot, responsable des flux, nous décrit la nouvelle démarche multimodale de Franprix.

Franprix est une enseigne de la grande distribution depuis plus de 50 ans. Elle s’est implantée au cœur des villes,  essentiellement en Île-de-France. Après avoir mis en place une première innovation logistique par la Seine en 2012, Franprix déploie aujourd’hui une nouvelle solution logistique pour faire face à un autre enjeu : le gaspillage alimentaire.

Pour Franprix, comment se traduit le défi alimentaire à nourrir une région telle que l’Île-de-France ?

S. T. Franprix est impliqué dans ce défi à plus d’un titre. Tout d’abord parce que les produits alimentaires couvrent 90 % des ventes. Puis parce que nous devons approvisionner 750 magasins en Île-de-France, dont 300 à Paris, assez petits (350 m² en moyenne), mais qui proposent plus de 5 000 références. Chaque jour, nous vendons 3 millions de produits. L’enjeu logistique alimentaire est donc de livrer très fréquemment de gros volumes dans un contexte urbain dense tel que Paris. Un magasin standard est livré tous les jours : 4 fois par semaine quand il s’agit de produits frais, 2 à 3 fois pour les produits secs, et 2 fois si l’on parle des surgelés.

Comment est né le projet de livrer Paris en arrivant par la Seine, aux pieds de la tour Eiffel ?

S. T. Nos entrepôts sont proches de Paris, le plus grand est à Chennevières. C’est un luxe au regard du  desserrement des implantations logistiques en Île-de-France. Pour autant, cela ne nous évite pas de devoir emprunter l’A4,  embouteillée dès 5h45... Comme les camions font des allers-retours entre les magasins et les entrepôts, la congestion génère des retards qui s’accumulent tout au long de la journée. Nous avons donc cherché une alternative multimodale, en l’occurrence fluviale. La plateforme de Chennevières était à 4 km du port de Bonneuil-sur-Marne et nous savions qu’il y avait des ports dans Paris à proximité de nos magasins. Mais les quais sont rares. L’un d’eux était disponible, dans le 15e arrondissement, sur le port de La Bourdonnais. Mais… il n’était pas adapté. Ports de Paris a donc investi 1,6 M€ dans son réaménagement, ce n’est pas rien ! Les études ont débuté en 2010, la première barge a accosté à Paris en août 2012. Depuis, la navette est quotidienne. Nous avons commencé par desservir 80 magasins, puis 135. Depuis peu, ce sont 300 magasins situés à Paris et dans les Hauts-de-Seine. La barge, désormais complète, transporte 46 conteneurs. Cette croissance est liée à l’ouverture d’un entrepôt à Bonneuil-sur-Marne qui a repris l’activité du site Bussy-Saint-Georges dont le bail arrivait à son terme. En 2016, la barge transporte, entre autres, des produits alimentaires secs ou des palettes complètes de liquides (les boissons, par exemple). Je précise que cette solution est multimodale puisque fluviale et routière. La localisation d’un entrepôt à Bonneuil supprime l’approche par la route depuis Bussy-Saint-Georges. Mais les camions restent nécessaires entre l’entrepôt de Chennevières et le port de Bonneuil et, en aval du maillon fluvial, entre le quai de La Bourdonnais et les magasins Franprix.

Peut-on imaginer que les innovations de « logistique alimentaire » se développent pour d’autres acteurs ?

S. T. Pour chaque entreprise, il existe un panel de solutions. Mais il faut avoir des volumes suffisants et surtout pouvoir supporter les surcoûts. Dans le cas de « Franprix entre en Seine », nous arrivons à un équilibre économique 4 ans après le lancement, et ce, en livrant plus de 300 magasins et avec l’aide de subventions. Franprix s’est lancé dans une solution fluviale car malgré le surcoût, la performance logistique s’est améliorée.

2016 voit arriver une nouvelle  logistique rattachée à la question du gaspillage alimentaire. Pouvez-vous préciser votre partenariat ? Ne s’agit-il pas d’autres flux, d’autres échelles, d’autres enjeux ?

S. T. Ce nouveau projet est très prometteur. Nous sommes ici dans de la logistique purement urbaine, 100 % locale. Franprix donne depuis longtemps aux associations. Mais comme celles-ci n’ont pas ou peu de moyens logistiques, nous assurions la ramasse et acheminions les flux jusqu’aux entrepôts des associations, en banlieue. Et l’on ne pouvait pas transporter les produits frais. Avec la nouvelle organisation, Phénix change complètement le schéma. Cette start-up sert d’intermédiaire entre les associations et nous. Elle fait appel aux transporteurs urbains comme The Green Link ou Vert chez Vous qui récupèrent chaque semaine les marchandises de 2 ou 3 magasins puis livrent des associations locales du quartier, parfois en triporteurs électriques. Les circuits sont très courts et très rapides. Les produits sont retirés des rayons avant l’ouverture du magasin, conditionnés et mis dans des glacières spécifiques avec des blocs froids. Cette logistique en quelques heures permet de collecter à 10 h et de préparer des repas pour le midi même. Elle augmente le pourcentage de produits éligibles aux dons puisque 90 % d’entre eux sont désormais concernés, produits frais inclus (hors produits transformés).  

Nous avons commencé à déployer le système en février en Île-de-France et à Lyon. Chaque mois, une quinzaine de magasins entrent dans le système. Nous sommes certains que ce modèle logistique qui gère la question du gaspillage alimentaire en ville se développera et au-delà de la grande distribution. Phénix est, d’ailleurs, en train d’imaginer une solution en lien avec l’activité traiteur et de l'évènementiel.

Propos recueillis par Corinne Ropital et Pierre Vétois