Cet article composera le n° 173 des « Cahiers de l'IAU » sur les défis alimentaires dont la parution est prévue au 4e trimestre 2016.

Voir les autres articles

Des circuits courts durables ? De l’utopie à la réalité...

02 juin 2016Gwenaëlle Raton, Corinne Blanquart, Laure de Biasi

Les circuits courts sont largement plébiscités et bénéficient d’a priori favorables sur les plans économique, social et environnemental. L’Ifsttar et l’IAU proposent de réinterroger ce discours angélique, nourrit de leurs travaux et des recherches actuelles. Ces circuits sont-ils réellement plus durables et à quelles conditions ?

Culture de fraises à la ferme de Gally, Saint-Cyr-l’École. © Laure de Biasi/IAU îdF

Les vertus présupposées des circuits courts sont nombreuses. Parmi nombre d’entre elles, on peut citer qu’ils seraient positifs pour le consommateur (meilleure qualité, à meilleur prix), pour les agriculteurs (débouché plus rémunérateur), pour l’économie locale (emplois non délocalisables) et l’environnement (distances et émissions de polluants réduits). Bénéficiant d’une  forte médiatisation notamment suite aux crises sanitaires de la fin du xxe siècle (Aubry, 2009), cet éloge présente une réalité relativement idéalisée au regard des travaux de recherche menés sur le sujet. Nous tentons ici de démêler le vrai du faux.

Les circuits courts font depuis quelques années l’objet d’une définition officielle : « Un circuit court est un mode de commercialisation des produits agricoles qui s’exerce soit par la vente directe du producteur au consommateur, soit par la vente indirecte à condition qu’il n’y ait qu’un seul intermédiaire1 ». La clarification de la terminologie ne doit pas occulter la diversité des circuits courts. Elle réside tout d’abord dans la variété des débouchés : les agriculteurs peuvent vendre leurs produits aux consommateurs (à la ferme, sous forme de paniers…), à la grande distribution, à la restauration collective ou commerciale, multipliant les contacts avec des interlocuteurs aux profils divers et aux demandes variées. La diversité des canaux de vente (e-commerce ou vente traditionnelle) complexifie la donne et suppose des organisations différenciées de la distribution et de la commercialisation. Les organisations à l’échelle de l’exploitation sont également multiples, intégrant ou non des activités de livraison, de transformation, de prise de commande, mobilisant un nombre très variable d’emplois (ETP2) sur des exploitations de taille très différenciées, ce qui rend délicates les comparaisons. Enfin, on observe une diversité de produits commercialisés et de distances entre les producteurs et les consommateurs.

L’enjeu scientifique actuel consiste à prendre en compte cette complexité tout en développant des travaux qui comparent les échelles d’approvisionnement (de l’international au local), les circuits (longs et courts) et qui permettent d’éclairer les performances sociales, économiques et environnementales.

Une performance économique en demi-teinte

Couramment, on pense que les circuits courts permettent « de capter une part plus importante de la valeur ajoutée en s’affranchissant des nombreux intermédiaires » (Gonçalves, 2013). Les produits seraient ainsi moins chers pour les consommateurs. Force est néanmoins de constater que la réalité est plus nuancée.

Concernant le prix, il y a, certes, moins d’intermédiaires et les produits viennent généralement de moins loin, mais un volume de main-d’œuvre supplémentaire peut être nécessaire à la commercialisation des produits en circuits courts (mise en paniers, présence sur le lieu de vente…). Le coût de la main-d’œuvre en France étant important, la facture s’en ressent alors. Par ailleurs, une étude sur les Amap3 montre que la fixation des prix se fait le plus souvent par comparaison avec les prix des autres circuits (Dubuisson, 2011). Le prix reste ainsi une vraie question : c’est un frein à l’achat de produits à la ferme pour 62 % des personnes interrogées4.

Côté producteurs, la part du chiffre d’affaires issue de la vente en circuits courts est très variable : inférieure à 10 % pour près d’une exploitation sur deux en Nord–Pas-de-Calais quand elle est supérieure à 75 % pour près d’une exploitation sur deux en Île-de-France5. La performance économique varie aussi selon les filières, la taille de l’exploitation, la quantité et l’organisation du travail. Assurer soi-même la production, le transport, voire la transformation est chronophage et coûteux (Blanquart et al., 2015). Les résultats d’un projet Casdar en 20106 relatent ainsi qu’en fruits et légumes, les premières années sont souvent difficiles avec des investissements importants pour de faibles revenus. Ces résultats peuvent s’améliorer, même sur de petites surfaces, par la valorisation d’une gamme variée de produits si certaines conditions comme l’acquisition de compétences techniques et de gestion en production et en commercialisation sont satisfaites. Un accompagnement par des organismes, par des échanges entre collègues permettent également de consolider les projets.

Ainsi, le bilan économique en demi-teinte pourrait trouver son origine dans les stratégies de commercialisation, le plus souvent individuelles et conduisant à un allongement des temps de travail. Les aspects logistiques, souvent négligés, constituent à ce titre des leviers, en permettant d’agir sur l’organisation des flux (physiques et d’informations) et en offrant l’opportunité de réduire les coûts de livraisons (organisation de tournées, usage d’une plateforme, sous-traitance). Ces coûts, souvent mal connus par les producteurs peuvent atteindre de 15 à 40 % du chiffre d’affaires alors que l’objectif fixé et atteint le plus souvent en circuits longs est de 10 % (Gabnor, Fnab, 2015 ; Cerema in Raton et al., 2015).

Réduction des distances ne rime pas toujours avec performance environnementale

L’aura dont bénéficient les circuits courts laisse souvent penser qu’ils permettent de réduire la distance et donc d’améliorer la performance environnementale de l’approvisionnement alimentaire.

Cette affirmation est tout d’abord contrecarrée par la définition même des circuits courts qui se base sur la proximité relationnelle (nombre d’intermédiaires) et non sur la proximité géographique. En Île-de-France, par exemple, pour approvisionner les Amap, que les consommateurs imaginent très locales, un agriculteur sur deux n’est pas Francilien. Toutefois, 83 % viennent des régions limitrophes (de Biasi et al., 2015), ce qui reste très en deçà de la distance moyenne parcourue par un légume avant d’arriver dans nos assiettes7.

Partant du principe que les circuits courts sont, somme toute, plus locaux, il faut cependant rappeler que, dans la chaîne alimentaire, ce n’est pas le transport mais la production qui génère le plus d’émission de gaz à effet de serre (GES). Le mode de production (bio/conventionnel, extensif/intensif…) aura donc un impact déterminant sur le bilan en GES.

La question du transport reste toutefois cruciale parce qu’elle constitue un vrai levier d’optimisation. En effet, ramené au kilo de produit transporté (concept de food miles, Merle et al., 2012), la consommation d’énergie et l’émission de GES peuvent être plus importantes en circuits courts qu’en circuits longs.

Les travaux de Schlich amorçaient ce débat (Schlich et al., 2003), encore d’actualité.

Outre la distance, le taux de chargement, les véhicules utilisés, l’organisation de la livraison (tournée ou en trace directe8) jouent sur la consommation d’énergie et l’émission de GES du transport. Les circuits les plus locaux ne sont pas toujours les moins émetteurs en CO2 puisque les marchandises sont distribuées de manière moins optimisée.

Par ailleurs, peu d’études intègrent le déplacement des consommateurs alors même qu’il peut représenter jusqu’à 94 % des émissions d’un produit (cas de la vente directe de pommes en Limousin, Rizet, 2008).

Pour être complète, l’évaluation environnementale doit également prendre en compte les dépenses d’énergie liées aux différentes étapes de la chaîne logistique : le stockage et la commercialisation (consommation d’énergie du point de vente ou de stockage, durée d’entreposage). Globalement, les circuits courts sont gagnants sur ces points, du fait de la commercialisation d’une plus grande part de produits de saison, de temps moindres de stockage  et de déchets de conditionnement réduits.

L’impact environnemental du segment transport des circuits courts se mesure essentiellement aujourd’hui en termes d’émissions de CO2. Les études gagneraient à inclure davantage les autres GES (N2O, CH4) et les polluants atmosphériques (particules, NO2… qui ont un impact local, en particulier sur la santé).

 

De grandes quantités, transportées sur des grandes distances de manière optimisée, peuvent avoir un impact GES par tonne transportée beaucoup plus faible que de petites quantités transportées sur des distances faibles dans des camionnettes peu remplies et revenant à vide (Ademe, 2012).

 

Enfin, la performance environnementale ne se limite pas à la seule évaluation énergétique et des émissions de GES, il faut y intégrer des critères de durabilité territoriale plus généraux tels que la préservation de l’agriculture de proximité, de la biodiversité ou des paysages, l’écologisation des pratiques de consommation... Certains maraîchers cultivent ainsi en circuits courts jusqu’à 130 espèces (Pourrias, 2012). N’oublions pas non plus que la proximité relationnelle entre producteur et consommateur fait émerger de nouvelles pratiques : réduction d’intrants, pratiques plus respectueuses de l’environnement sur les exploitations, achat de produits de saison non calibrés, réduction des emballages et du gaspillage alimentaire chez les ménages. Bien qu’il soit difficile d’aller au-delà du recensement de pratiques locales durables, ces initiatives participent au maintien de l’agriculture périurbaine, à la limitation de l’étalement urbain, à la préservation des sols, à la réflexion sur l’amélioration des pratiques de consommation.

Performances sociales : moins d’intermédiaires ne signifie pas plus de liens

Parmi les vertus attribuées aux circuits courts, la réduction du nombre d’intermédiaires tendrait à renforcer les relations entre producteurs et consommateurs et les relations villes-campagnes.  

Si le contact direct est facilité, l’intensité des relations entre producteurs, intermédiaires et clients est variable (Gonçalves, 2013). Certains circuits ou canaux (restauration collective, grande distribution, détaillants, e-commerce) se caractérisent par une relation distendue (Praly et al., 2009) qui ne se construit pas sur des rencontres régulières en face à face.

Du point de vue des consommateurs, on observe un nouveau rapport aux producteurs lié au besoin croissant d’informations sur la qualité et l’origine des produits. Côté agriculteurs, tous n’aspirent pas à davantage de liens avec les consommateurs. Cela dépend des parcours (diplôme, appartenance ou non au milieu agricole) et des caractéristiques de l’exploitation (taille, type de production).

En ce qui concerne les liens entre producteurs, on observe différents niveaux de coopération allant du partage de matériel (au sein d’une Cuma9, par exemple), à la mutualisation plus ou moins formalisée (transport ou vente des produits pour un autre agriculteur), voire au simple échange commercial (achat-revente entre agriculteurs). La réussite de cette coopération ne va pas de soi et de nombreux agriculteurs sont attachés à leurs pratiques individuelles, préférant gérer eux-mêmes leurs activités ou les justifiant par une concurrence perçue entre agriculteurs, le manque d’agriculteurs proches ou une absence de volonté de développer les ventes. Néanmoins, une fois établis, les liens entre producteurs tendent à perdurer même si le projet initial a échoué (Blanquart et al., 2015).

Aujourd’hui, les rapports entre urbains et ruraux sont revisités. Le développement de la vente directe montre qu’il est possible de satisfaire à la demande des consommateurs en recherche de sens dans leurs rapports à la nature et l’alimentation. On parle de « systèmes alimentaires territorialisés » ou de relocalisation des activités agricoles permettant de renforcer les liens villes-campagnes. Les initiatives sont nombreuses, mais elles agissent aujourd’hui dans un périmètre d’action restreint (Resolis, 2015). Seul un changement d’échelle permettra d’intensifier les relations urbains-ruraux au point d’en faire bénéficier à la fois les métropoles et leur arrière-pays rural.

La durabilité des circuits courts sous conditions

Les travaux scientifiques montrent que les bienfaits prétendus des circuits courts ne sont pas si évidents. La diversité des formes de circuits courts renvoie à des performances variées et des travaux de recherche complémentaires sont nécessaires pour approfondir ces questions. Un circuit durable - socialement, économiquement, environnementalement - peut être défini comme un circuit de produits de saison, qui respecte le sol, limite l’utilisation de ressources naturelles non renouvelables et la production de déchets tout en les valorisant. Adapté à son territoire, le circuit durable est aussi un circuit « au plus près » du consommateur, dont le système de distribution est optimisé par des tournées ou des plateformes locales. L’essor de circuits courts durables est donc lié au développement de solutions collectives (mutualisation du transport et du stockage), s’appuyant sur des outils facilitant l’échange d’informations10, que les agriculteurs doivent s’approprier et porter.

Aujourd’hui, beaucoup d’idéaux sont projetés sur les circuits courts. Certains sont pour partie justifiés, d’autres souhaités mais non encore atteints. La marge de progression est importante, notamment pour les circuits les plus locaux. Ils peuvent être performants et durables à condition d’optimiser les points de vigilance : mode de production respectueux de l’environnement, logistique, saisonnalité, mutualisation des moyens matériels, humains et des connaissances.

Gwenaëlle RATON, Corinne BLANQUART (Ifsttar), Laure de BIASI (IAU îdF)

1. Plan Barnier, 2009, http://www.reseaurural.fr/files/u1/4p-CircuitsCourts_0.pdf

2. Équivalent temps plein.

3. Association pour le maintien de l'agriculture paysanne.

4.Ipsos, Les Français et le consommer local. Une enquête Ipsos pour Bienvenue à la ferme, février 2014. http://www.ipsos.fr/sites/default/files/attachments/les_francais_et_le_consommer_local_12_fevrier_2014.pdf

5.Source : recensement agricole 2010.

6.Ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt, Développer une activité de valorisation de légumes et petits fruits en circuit court, guide pratique et repères. www.centre-diversification.fr/Dossier-circuit-court/p/3/478/0/

7.La distance moyenne d’approvisionnement en fruits et légumes tous circuits confondus pour l’Île-de-France est de 790 km. Source : G. Billen, J. Garnier, S. Barles, L’empreinte alimentaire de Paris en 2030, décembre 2011.

8.La livraison en trace directe comporte un point d’enlèvement et un point de livraison sans arrêt intermédiaire, alors que la livraison en tournée comporte plusieurs points d’enlèvement et de livraison lors d’un même déplacement..

9.Coopérative d’utilisation de matériel agricole.

10.Technologies de l’information et de la communication.