Cet article composera le n° 173 des « Cahiers de l'IAU » sur les défis alimentaires dont la parution est prévue au 4e trimestre 2016.

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La sécurité alimentaire en Éthiopie, une stratégie rurale et urbaine

01 mars 2016Martin Hervouët

L’Éthiopie, pays parmi les plus pauvres du monde et encore très rural, a progressivement mis en œuvre une stratégie nationale de sécurité alimentaire, aujourd’hui montrée en exemple pour d’autres pays du Sud. Tournée vers les populations rurales les plus vulnérables, cette stratégie vient de s’enrichir d’un volet urbain pour répondre aux défis croissants de l’urbanisation du pays.

Addis-Abeba en 2014. © Martin Hervouët
Addis-Abeba en 2014. © Martin Hervouët

Trente ans après la terrible famine de 1983-1985 qui avait fait des centaines de milliers de victimes, l’Éthiopie – deuxième pays le plus peuplé d’Afrique avec plus de 90 millions d’habitants en 2015 – n’offre plus le même visage. Si elle reste l’un des pays les plus pauvres et les plus ruraux du monde, elle connaît depuis dix ans une croissance économique d’environ 10 % par an en moyenne – l’un des plus forts taux de croissance au monde. L’Éthiopie est désormais considérée comme une terre d’opportunité pour les investisseurs internationaux, que ce soit dans le développement agricole, l’industrie ou les services1. Elle bénéficie, en effet, d’une relative stabilité politique, d’un positionnement stratégique en Afrique de l’Est, d’une main d’œuvre abondante et bon marché, et du vaste marché de consommation potentiel que représente sa population nombreuse. Ce développement s’accompagne d’un fort investissement public dans l’éducation, la santé et les infrastructures de transports et d’énergie. Le taux de pauvreté a ainsi baissé de 39 % en 2005 à 26 % en 2013 [PNUD, 2015].

De nombreuses zones rurales toujours touchées par l’insécurité alimentaire

L’insécurité alimentaire est pourtant loin d’être vaincue en Éthiopie. En 2009, un rapport officiel estimait à 35 % la proportion d’Éthiopiens en situation d’insécurité alimentaire à des degrés divers [EHNRI, 2009]. Dans un pays encore rural à plus de 80 %, elle continue de toucher des millions de personnes vivant dans des régions rurales qui combinent souvent faible pluviométrie, faible productivité agricole, éloignement géographique des marchés urbains et mauvaise desserte routière.

Nombre de ces zones sont actuellement en situation de stress, de crise voire d’urgence alimentaire (carte ci-après), du fait de la grave sécheresse qui frappe l’est du pays depuis l’été 2015. Aggravée par le phénomène climatique El Niño, il s’agit de la pire sécheresse depuis cinquante ans selon les Nations unies [OCHA, 2015]. Début 2016, le gouvernement éthiopien estimait que plus de 10 millions de personnes (soit un habitant sur dix) avaient besoin d’une aide alimentaire d’urgence – un chiffre qui pourrait monter à 15 millions d’ici mi-2016 si l’aide internationale venait à manquer, selon les Nations unies.

 

L’INSÉCURITE ALIMENTAIRE EN ÉTHIOPIE DÉBUT 2016

Source : FEWS NET, Ethiopia Food Security Outlook, December 2015.

La création d’un programme de sécurité alimentaire en milieu rural

Cependant, à la différence des années 1970-1980, de tels épisodes de sécheresse ne provoquent plus des pertes humaines de grande ampleur2. En effet, outre une croissance continue de la production agricole et un développement des marchés agricoles et des infrastructures de transports, l’Éthiopie a mis en place une véritable politique nationale de sécurité alimentaire. Depuis les années 1990, plusieurs programmes et dispositifs gouvernementaux d’aide alimentaire ont été initiés, institutionnalisés et améliorés, avant tout dans une optique d’urgence et de réduction des risques liés aux catastrophes : systèmes d’alerte précoce, constitution de réserves alimentaires d’urgence, programmes nourriture-contre-travail.

En 2005, un saut qualitatif majeur est réalisé avec la création d’un programme national de sécurité alimentaire pérenne : le Productive Safety Net Programme (PSNP) ou « filet de sécurité productif ». L’objectif est de fournir un revenu suffisant (monétaire ou alimentaire) aux ménages vulnérables. Cette aide doit leur permettre de subvenir à leurs besoins alimentaires, d’éviter la déplétion de leurs ressources, et de développer des ressources collectives afin de réduire les causes profondes de l’insécurité alimentaire et faire face à la malnutrition infantile. Chaque année, le PSNP bénéficie à plus de 7 millions d’Éthiopiens ruraux (soit 1 habitant rural sur 10), ciblés comme particulièrement exposés à l’insécurité alimentaire chronique. En contrepartie, les personnes bénéficiaires valides contribuent à des travaux d’intérêt communautaire (routes, systèmes d’irrigation, protection des sols...).

LES DISTRICTS COUVERTS EN 2016 PAR LES PROGRAMMES D’AIDE ALIMENTAIRE DONT LE PSNP

Source : Gouvernement éthiopien, 2016 Ethiopia Humanitarian Requirements Document.

En majeure partie financé par les grands bailleurs de fonds internationaux, le PSNP représente le plus grand programme de protection sociale en Afrique sub-saharienne hors Afrique du Sud. Il est largement reconnu comme une réussite et comme un modèle pouvant utilement inspirer d’autres pays d’Afrique sub-saharienne [DOROSH, RASHID, 2013]. Il fut notamment d’une aide précieuse en 2008 lorsqu’une grande sécheresse coïncida avec la flambée des prix alimentaires mondiaux, et à nouveau lors de la grande sécheresse de 2011 [HALLEGATE, 2016].

Vers une stratégie de sécurité alimentaire urbaine

À mesure que le pays se développe et s’urbanise, la sécurité alimentaire devient également une problématique urbaine. Aujourd’hui, avec moins de 20 % d’urbains contre une moyenne de 37 % en Afrique sub-saharienne, l’Éthiopie est l’un des pays les moins urbanisés au monde. Cependant, selon les projections gouvernementales, la population urbaine du pays devrait croître fortement dans les décennies à venir, passant de 16 millions en 2013 à 42 millions en 2037 sur une population totale qui atteindrait alors 137 millions d’habitants.

En 25 ans, l’Éthiopie devrait croître d’environ 50 millions d’habitants, répartis à parts à peu près égales entre milieu urbain et rural.

En plus des populations actuellement bénéficiaires de l’aide alimentaire, le pays devra également être capable d’assurer la sécurité alimentaire pour les millions de nouveaux habitants, ruraux comme urbains. L’urbanisation en Éthiopie tend à se développer le long des principaux axes routiers, dont certains traversent des régions au potentiel agricole limité (carte ci-après). Pour un certain nombre de villes en forte croissance démographique mais entourées d’un hinterland agricole peu productif, se posera donc le défi de la sécurisation de leur approvisionnement alimentaire.

Conscient de ce problème, le gouvernement vient de définir sa première stratégie de sécurité alimentaire urbaine. Celle-ci doit débuter en avril 2016 sur le modèle du Productive Safety Net Programme, avec l’aide financière et technique de la Banque mondiale. Une première phase de cinq ans devrait bénéficier à 600 000 personnes réparties dans onze villes (Addis-Abeba, Dire Dawa et les neuf capitales régionales).

Il s’agit du premier dispositif de ce type mis en place à destination de populations urbaines en Afrique.

L’impact du changement climatique sur la sécurité alimentaire

Outre l’urbanisation croissante, l’Éthiopie doit faire face aux effets du changement climatique sur les régimes pluviométriques, les systèmes agricoles et les prix des produits alimentaires. Les données récentes montrent un déclin de la pluviométrie de 15 à 20 % et un caractère plus erratique des pluies depuis les années 1980 dans certaines régions, comme le couloir d’urbanisation de la vallée du Rift au sud d’Addis-Abeba [PAM, 2014 ; FEWS NET, 2012]. Les recherches les plus récentes indiquent une forte probabilité de prolongement de ces tendances dans les décennies à venir [TIERNEY, 2015].

Toute l’Éthiopie ne serait cependant pas touchée de manière égale : de vastes régions, surtout à l’ouest du pays, maintiendraient des conditions pluviométriques favorables au développement agricole [FEWS NET, 2012].

Les défis à venir de la sécurité alimentaire en Éthiopie

Pour assurer un bon niveau de sécurité alimentaire, le programme national de sécurité alimentaire et son extension aux populations urbaines est un atout à préserver, mais qui ne sera sans doute pas suffisant. L’Éthiopie devra également se donner les moyens de faire face aux enjeux suivants :

  • Maintenir autant que possible (voire accroître) la production agricole dans les zones vulnérables via la lutte contre l’érosion des sols, l’apport de fertilisants et de semences adaptées, la construction de systèmes d’irrigation communautaires, le développement de techniques d’agro-écologie…
  • Compenser la baisse probable de la production agricole dans les zones les plus vulnérables au changement climatique, par un développement agricole durable et équilibré dans les régions aux conditions plus favorables, notamment à l’ouest du pays.
  • Prioriser le développement d’infrastructures de transports (route, fer) permettant de mieux connecter les régions à fort potentiel agricole (notamment les plus périphériques à l’ouest) aux principaux centres urbains, en majorité situés plus à l’est selon un axe nord-sud passant par la capitale Addis-Abeba
  • Favoriser le développement de filières industrielles agro-alimentaires intégrées, principalement tournées vers la consommation domestique.

D’ici 2025, le programme se donne pour objectif ambitieux de venir en aide à 4,7 millions d’urbains pauvres dans près de 1 000 villes du pays [NEWBUSINESSETHIOPIA, 2016].

À travers ses Growth and Transformation Plans I (2009-2014) et II (2015-2020), le gouvernement éthiopien entend répondre à plusieurs de ces enjeux, notamment en améliorant la productivité de la petite agriculture familiale et en développant le réseau national d’infrastructures de transports – même si jusqu’à présent les résultats restent souvent en-deçà des objectifs officiels par manque de moyens humains et financiers. D’autres programmes présentent en revanche un intérêt moins évident en matière de sécurité alimentaire. C’est notamment le cas de la politique de location à grande échelle, dans certaines zones périphériques de l’ouest du pays, de terres agricoles dédiées essentiellement aux cultures intensives d’export, au détriment du développement d’une polyculture familiale tournée vers le marché local [KEELEY, 2014].

Dans tous les cas, le devenir de la sécurité alimentaire de l’Éthiopie urbaine et rurale reposera – en grande partie – sur une gestion optimale de ses ressources agricoles dans toute leur diversité. Comme le dit un personnage du film éthiopien Lamb de Yared Zeleke, sorti en France en septembre 2015, qui explore les enjeux liés à l’alimentation et à la malnutrition dans le monde paysan : « Comment le citadin se nourrira si le paysan n’a pas de quoi manger ? »

Martin Hervouët est urbaniste-économiste, chargé d’études économie territoriale à l’IAU îdF

1. Inspirée du modèle des économies asiatiques, une politique de développement dynamique est à l’œuvre, soutenue notamment par Pékin. L’inauguration du tramway en septembre 2015 à Addis-Abeba, la nouvelle voie ferrée pour les trains de marchandises reliant Addis-Abeba à Djibouti ou encore la construction prochaine d’un aéroport international illustre cette « renaissance économique ».

2. Pour mémoire, la famine de 1972-1974 a fait au moins 250 000 victimes. Celle de 1983-1985 a été encore plus meurtrière touchant entre 500 000 et un million de personnes.

Deux types d’espaces sont particulièrement touchés par l’insécurité alimentaire chronique :

  • Les zones pastorales et agro-pastorales dans les basses terres semi-arides à l’est et au sud-est du pays (régions Afar et Somali).
  • De larges zones des hauts plateaux au potentiel agricole limité (notamment au centre-nord du pays), où est pratiquée une polyculture familiale de subsistance, fortement dépendante des pluies.

À l’inverse, de nombreuses zones, situées majoritairement dans la partie ouest de l’Ethiopie, ont un potentiel agricole élevé, parfois encore peu exploité notamment dans les espaces les plus périphériques.

 

URBANISATION ET POTENTIEL AGRICOLE EN ÉTHIOPIE

© IAU îdF

Cet article s’appuie sur les travaux réalisés en 2014 et 2015 par l’IAU, Egis international et Urbalyon, pour élaborer le premier Schéma national urbain de l’Éthiopie. Ce dernier était commandité par le ministère éthiopien de l’Aménagement urbain et de la Construction, et financé par la Banque mondiale.