Cet article composera le n° 173 des « Cahiers de l'IAU » sur les défis alimentaires dont la parution est prévue au 4e trimestre 2016.

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Manger sainement et adapter notre agriculture au réchauffement climatique, un défi majeur

21 juillet 2016Marc Dufumier

Un des enjeux majeurs pour l’agriculture française est de fournir une alimentation diversifiée, saine et de grande qualité gustative, tout en s’adaptant aux inévitables conséquences du réchauffement climatique global et en réduisant ses émissions de gaz à effet de serre. Les solutions techniques existent, encore conviendrait-il de réformer la politique agricole commune de fond en comble !

Permaculture : la ferme « intensivement bio » du Bec-Hellouin
© Ferme biologique du Bec Hellouin

Du champ à l’assiette, alimentation et environnement sont étroitement liés. Du fait de nos problèmes de santé croissants, du réchauffement climatique global, de l’érosion de la biodiversité et de l’exode rural bien trop massif, nos systèmes de production agricole et de consommation sont à questionner conjointement. Comment disposer aujourd’hui d’une alimentation saine et équilibrée, respectueuse de l’environnement et des revenus paysans ? Au-delà de la santé humaine, c’est bien l’équilibre de la planète qui est en jeu. Les bouleversements climatiques ont d’ores et déjà des impacts sur notre agriculture et celle-ci devra atténuer sa contribution à l’effet de serre. Comment pourrait-elle œuvrer à la réponse en termes d’adaptation et d’atténuation ? Les politiques à mettre en œuvre devront être globales et ambitieuses.

Une alimentation saine et diversifiée : pourquoi et comment ?

Les nutritionnistes et les diététiciens sont formels : pour être et rester en bonne santé, notre nourriture doit être suffisamment diversifiée et parfaitement équilibrée au cours de chacun de nos repas. Il nous faut combiner intelligemment les divers ingrédients de notre régime alimentaire : glucides, lipides, protéines, vitamines, éléments minéraux, fibres, antioxydants… Ainsi nous faut-il généralement éviter les excès en sucres, alcools et acides gras saturés pour prévenir l’apparition d’obésités, diabètes et maladies cardiovasculaires. On nous conseille aussi de diminuer la part des viandes rouges dans nos rations au profit de légumes secs. De même, nous est-il souvent recommandé de manger cinq fruits ou légumes par jour, de façon à ne pas manquer de fibres, vitamines et polyphénols [Rémézy, 2010].

Mais manger sain, c’est aussi avaler des aliments qui ne soient pas remplis d’antibiotiques, d’hormones, d’anti-inflammatoires, de métaux lourds, de perturbateurs endocriniens, de dioxine et autres substances cancérigènes ! Il est à craindre malheureusement que notre espérance de vie en bonne santé, c’est-à-dire sans maladies neurodégénératives (Parkinson, Alzheimer…) ni cancers hormonaux-dépendants prématurés, soit amenée à diminuer dans un proche avenir, du fait de la présence de résidus chimiques, notamment de pesticides dans notre alimentation. Les jeunes générations, qui ont été exposées aux pesticides résiduels présents dans notre nourriture depuis la vie in utero jusqu’après la puberté, seront sans doute affectées par ces maladies à un âge bien plus précoce que leurs aînés [Cicolella, 2013]. Un grand nombre de molécules pesticides sont en effet des perturbateurs endocriniens qui altèrent le fonctionnement des glandes à l’origine de la sécrétion d’hormones dans le sang (hypophyse, thyroïdes, pancréas…), alors même que celles-ci doivent normalement réguler de très nombreuses fonctions dans notre corps.

Il est donc logique de demander aux agriculteurs de fournir une nourriture exempte de toutes ces molécules aux effets dommageables pour notre santé. Les produits labellisés « biologiques » en sont, de fait, aujourd’hui beaucoup moins encombrés que ceux issus de l’agriculture industrielle. À quoi s’ajoute aussi, bien souvent, une plus grande teneur de ces produits en micronutriments : les fruits et légumes issus de l’agriculture biologique ont une plus grande teneur en polyphénols et un lait bio produit par des vaches élevées à l’herbage est bien plus riche en omega 3. Il y a donc urgence à rendre les produits bio accessibles au plus grand nombre, en commençant par les repas servis dans les cantines scolaires, puisque les populations les plus jeunes sont le plus sévèrement affectées par les perturbateurs endocriniens.

L’adaptation aux dérèglements climatiques

Les effets des changements climatiques s’observent déjà concrètement sur notre agriculture : les récoltes sont en avance de plusieurs semaines, des migrations d’espèces sont à l’œuvre… et celles des hommes a déjà commencé (qui fuient la sècheresse, la famine, la guerre).

Invasion de criquets, plaine de la Betsiboka à Madagascar.
© FAO/C

Les agriculteurs vont impérativement devoir s’adapter au réchauffement climatique global et aux nombreux dérèglements qui vont en résulter : fréquence et intensité accrues des accidents climatiques (canicules, sécheresses, inondations, grêles…), érosion des sols, perte de biodiversité, déséquilibres écologiques entre insectes ravageurs et auxiliaires… [Mélières et Maréchal, 2015]. Ce qui veut dire qu’ils vont devoir mettre en œuvre des systèmes de production agricole à la fois plus résilients et plus diversifiés, au contraire de la spécialisation des agricultures industrielles.

Pour les paysans qui devront désormais faire face à un climat de plus en plus aléatoire, il s’agira, en premier lieu, de ne « pas mettre tous leurs œufs dans le même panier » et de diversifier leurs systèmes de culture et d’élevage, pour limiter les dégâts en cas de graves intempéries ou de chutes brutales des prix sur les marchés. Ces systèmes de production diversifiés ne devront pas tant viser à maximiser les revenus moyens annuels qu’à faire en sorte que ces revenus ne puissent jamais devenir inférieurs à un certain montant en dessous duquel la faillite deviendrait inéluctable.

Les paysans auront ainsi tout intérêt à pratiquer des assolements, rotations et associations de cultures, combinant différentes espèces cultivées au sein de leurs unités de production : céréales, tubercules, protéagineux, espèces fourragères, plantes à fibres… De telles combinaisons spatiales et temporelles de cultures aux caractéristiques physiologiques contrastées permettent un échelonnement de leurs dates d’implantation, de croissance et de récolte, ayant pour effet de réduire considérablement les risques de tout perdre lors d’accidents climatiques extrêmes. La multiplicité d’espèces aux sensibilités différentes au sein même des fermes fait aisément obstacle à la prolifération d’éventuels insectes nuisibles et agents pathogènes, contrairement à la monoculture.

L’association de l’élevage à la polyculture peut - quant à elle - aussi contribuer à renforcer la résilience des systèmes de production agricole, les animaux domestiques et les plantes cultivées n’étant généralement pas atteints pareillement par les diverses perturbations climatiques. Elle permet, en outre, de valoriser aisément les résidus de cultures (son, fanes, pailles…) pour l’alimentation des animaux ou la confection de leurs litières et de mettre à profit les effluents d’élevage (fientes, bouses, fumiers, lisiers…) pour la fertilisation des terrains : une réelle économie circulaire en circuit court !

Ces systèmes de production, associant étroitement polyculture et élevages avec des assolements diversifiés, favorisent le maintien d’une grande biodiversité spontanée (insectes pollinisateurs, prédateurs ou parasites des espèces animales néfastes aux cultures…) au sein des unités de production agricole. Ils ne contribuent donc pas seulement à assurer la résilience des revenus paysans, mais concourent aussi à renforcer celle des agroécosystèmes dont les potentialités productives peuvent être maintenues ou rapidement rétablies après tout accident climatique ou sanitaire.

Contribution des paysans à l’atténuation du réchauffement climatique global

Ces systèmes de production agricole, les plus conformes à la résilience des revenus paysans et des agroécosystèmes, sont aussi généralement ceux qui peuvent contribuer davantage à la séquestration de carbone dans la biomasse végétale et dans l’humus des sols, tout en diminuant leurs émissions des trois principaux gaz à effet de serre : le gaz carbonique (CO2), le méthane (NH4) et, plus encore, le protoxyde d’azote (N2O).

Le fait d’associer simultanément dans les mêmes champs diverses espèces et variétés aux physiologies et statures différentes (céréales, tubercules, cucurbitacées…) permet tout d’abord de bien intercepter l’énergie solaire par leur feuillage pour les besoins de la photosynthèse. Ces associations culturales favorisent ainsi la captation par les plantes du carbone du gaz carbonique et contribuent à réduire la teneur de ce dernier dans l’atmosphère. L’implantation de haies vives dans les openfields, les cultures sous parcs arborés (agroforesterie) et l’entretien de prairies permanentes vont dans le même sens. Cette présence d’arbres au sein des parcelles cultivées ou le maintien de haies vives sur leur pourtour protège de surcroît les cultures des grands vents avec pour effet de créer un microclimat favorable à la photosynthèse et à la fixation de carbone. Les arbres et arbustes hébergent aussi de nombreux insectes auxiliaires des cultures, favorisent la pollinisation de celles-ci et contribuent à limiter la prolifération des insectes prédateurs.

L’intégration de plantes de l’ordre des légumineuses (haricots, fèves, pois, doliques, lentilles, trèfle, luzerne…) dans ces associations et rotations culturales permet de fixer l’azote de l’air pour la synthèse des protéines végétales et la fertilisation biologique des sols. Elle permet ainsi d’éviter les épandages d’engrais azotés de synthèse, très émetteurs de protoxyde d’azote, gaz dont on sait qu’il est le principal contributeur de l’agriculture française au réchauffement climatique global.

Les techniques culturales simplifiées et les semis directs sur couvertures végétales peuvent - quant à eux - contribuer à réduire la vitesse de minéralisation de l’humus des sols et amoindrir les émissions de CO2. Le non recours aux fongicides pour la protection des cultures permet de sauvegarder les champignons mycorhiziens du sol dont l’un des rôles les plus précieux est de rendre assimilables par les plantes des éléments minéraux qui resteraient sinon coincés entre les feuillets d’argile au sein même de la couche arable.

Le fait de substituer une part de notre consommation de viandes rouges produites par les ruminants par celle de légumes secs riches en fibres n’est pas seulement recommandé pour réduire les risques de maladies cardiovasculaires et de cancers du côlon, mais peut aussi concourir à réduire les émissions de méthane par suite de moindres fermentations dans les rumens1. Mais en favorisant la production de fumiers et le maintien de prairies permanentes, l’association d’élevages à la polyculture peut aussi conforter la séquestration de carbone dans l’humus des sols2.

Pour une autre politique agricole commune

Ce sont presque toujours ces mêmes systèmes de production agricole inspirés de l’agroécologie qui peuvent conjointement garantir notre sécurité alimentaire, assurer la protection d’une grande biodiversité au sein de nos environnements et entretenir la fertilité des sols sur le long terme.

À l’opposé des formes d’agriculture industrielle encore trop largement pratiquées de nos jours, il conviendrait désormais d’encourager la mise en place d’agricultures paysannes plus artisanales et soignées. Moins soumises que les grandes exploitations aux impératifs d’économies d’échelle et de réduction des coûts du travail, les fermes paysannes - de taille moyenne dans lesquelles les agriculteurs s’efforcent d’échelonner les périodes de travail tout au long de l’année de façon à valoriser au mieux leur propre main-d’œuvre familiale - sont les plus à même d’associer en leur sein différents systèmes de culture et d’élevage en conformité avec les exigences du développement durable et de la qualité sanitaire des aliments [Dufumier, 2014].

Le seul « problème », nous dit-on, est que ces formes d’agriculture artisanales sont plus exigeantes en travail. Mais est-ce vraiment un problème de favoriser une agriculture intensive en emplois dans notre pays qui souffre du chômage ? Ne conviendrait-il donc pas d’enrayer au plus vite l’exode rural et de faire en sorte que les subventions de la politique agricole commune puissent rémunérer correctement les paysans en relation avec la qualité de leurs produits et les services environnementaux procurés à la société dans son ensemble ? Ne devrait-on pas, par exemple, transférer une part de ces aides vers les cantines scolaires et celles des entreprises, pour qu’elles puissent acheter une quantité croissante de produits bio et de terroirs à des agriculteurs de leur voisinage ? Ces derniers pourraient ainsi bénéficier de prix rémunérateurs pour ces produits ayant exigé davantage de travail sans que le surcoût d’une alimentation plus saine ne soit pour autant à la charge des parents d’élèves ou des salariés des entreprises. Nul doute que les conversions à l’agriculture biologique seraient alors plus nombreuses et plus rapides pour le bien du plus grand nombre !

Mais une telle politique agricole commune rénovée irait à l’encontre des règles du dit « libre » échange actuellement promues au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), indépendamment de toutes considérations environnementales. Ne devrait-on pas plutôt négocier conjointement les accords internationaux relatifs aux échanges agricoles, à l’atténuation du réchauffement climatique global et aux mouvements migratoires internationaux, en accordant le droit aux diverses paysanneries du monde de travailler dignement dans leurs pays et de nourrir correctement leurs propres peuples ?

Marc Dufumier, professeur honoraire à l’AgroParisTech

1. Première des poches de l'estomac des ruminants au sein de laquelle intervient une fermentation anaérobique aboutissant à la synthèse de méthane.
2. Principal lieu de stockage à long terme du carbone, hors atmosphère et océans.