Valérie Andrade, dirigeante de Sceaux smart

16 mai 2019ContactCarine Camors

Valérie Andrade a cofondé le tiers lieu d’émulation et d’innovation Sceaux smart dans le cadre d’une démarche de co-construction participative intégrant des collectivités, des entreprises, des citoyens et le monde académique. Elle est l’animatrice, la facilitatrice à temps partiel et continue de s’investir au développement de Sceaux smart. Elle accompagne en solo ou en équipe différentes structures sur des missions de conseil en stratégie et innovation, de communication, de conception et déploiement de nouveaux produits ou services y compris le montage de tiers lieux. Slasheuse et épanouie dans ce nouvel environnement de travail, elle a tout récemment cofondé avec Nathalie Riond, Frencheroes, une communauté qui met en relation les dirigeants, facilite leurs échanges autour de problématiques spécifiques pour qu’ensemble, ils préparent la croissance de demain...

Pouvez-vous nous raconter votre parcours. Quand et comment a commencé l’aventure du lieu ?

J’ai passé dix-huit années dans un groupe international, effectué un parcours sur différents segments de marché et occupé trois postes d'encadrement en tant qu'ingénieure commerciale, cheffe de projet marketing et directrice marketing et communication.
Industrialisation massive, globalisation vs autonomie, offshoring destructeur d’emplois locaux, lean management, leadership exacerbé révélant des comportements individualistes... et autres concepts venus d’outre-Atlantique ont été autant de signaux qui ont déclenché en moi l’envie de retrouver les valeurs qui m’avaient motivée, de même que la recherche d’innovation sur le travail.
Un déjeuner a déclenché l’histoire d’après. Plus particulièrement l’art du questionnement finement mené par Nathalie Riond, une entrepreneure que j’avais sollicitée quelques mois auparavant sur une mission d’innovation à l’ère numérique. Sortie de table, j’avais un projet clair et un plan d’attaque pour passer rapidement à l’action : d'une part, monter un espace de coworking, d'autre part, présenter en 10 slides mon projet à 10 personnes clés. 

Pouvez-vous nous décrire la façon dont le projet a émergé ?

La première personne que j’ai rencontrée a été déterminante pour la suite de mon parcours. Il s’agit de Philippe Laurent, maire de la ville de Sceaux, où je vis actuellement. Mon initiative a rencontré ce jour-là le projet d’une ville qui avait sollicité ses citoyens dans le cadre d’une démarche de démocratie participative. Une approche innovante qui a révélé, entre autres sujets, l’opportunité d’ouvrir un espace de travail partagé.

Cette approche de co-construction est devenue l’ADN de Sceaux smart. La proximité avec les collectivités et l’engagement citoyen se sont transformés en une véritable histoire partenariale et entrepreneuriale.

Nous avons monté la communauté avant le lieu, en engageant de nombreuses parties prenantes, entreprises, entrepreneurs, écoles. Une fois le lieu identifié, un effet boule de neige nous a amenés jusqu'à son ouverture, lieu d’innovation et d’émulation à Sceaux, une alternative d’un nouveau vivre, travailler et créer ensemble dans notre ville.

Quel regard portez-vous sur le développement du coworking dans le Grand Paris ? Observez-vous un intérêt grandissant pour ce type d'espace ?

Dès le début des échanges, j’ai rejoint un collectif animé par Christian Ollivry, le réseau Actipole 21 qui réunit à la fois des porteurs de tiers lieux, des grandes entreprises, telles que Stellcase, et une jeune start-up LBMG-WorkLabs qui accompagne de grandes entreprises dans le déploiement du télétravail auprès de leurs salariés. Ensemble, nous avons co-construit un label pour promouvoir le coworking professionnel auprès des entreprises. En 2014, le coworking n’était pas encore démocratisé et les indépendants représentaient la majorité des bénéficiaires. 
L’augmentation du nombre d’espaces de coworking a permis de mailler le territoire et de rendre le phénomène à la fois marquant et attractif.
En Île-de-France, le marché est éclaté en différentes formes d’espaces, des espaces publics numériques (EPN), des centres d’affaires modernisés par une décoration soignée, quelques mètres carrés improvisés façon coworking, de gigantesques paquebots, avec à la clé, qui comptera le plus de mètres carrés et de dettes colossales, des espaces de corpo-working, et de véritables tiers lieux. Ces derniers, éparpillés dans Paris et surtout en banlieue, se distinguent par le fait qu’ils sont bien plus que des lieux, ils mettent au même plan le collectif et la co-construction d’une plateforme de services en constante évolution. Ces pionniers et ceux avec qui ils se sont maillé sont déjà en train de travailler sur l’innovation d’après. Ce ne sont pas les coureurs de mètres carrés rentables qui iront en banlieue, ils visent les métropoles. Ceux qui l’ont tenté en sont déjà revenus ou font prendre les risques à d’autres. 

Ainsi peu à peu deux familles se distinguent. Celles d’un mouvement immobilier qui se transforme et s’industrialise et les écosystèmes locaux, qui recréé du lien et de la valeur au niveau local.

Quels enseignements tirez-vous de ces trois années d’activité ? 

Monter un espace de coworking est un projet entrepreneurial, qui demande ténacité et résilience. Le lieu fait le lien mais que cela ne suffit pas. Il a besoin d’être incarné et animé pour développer des connexions durables, enrichir les connaissances et créer de la valeur. Au-delà de 100 personnes, il est difficile de constituer une communauté fédérée. Au mieux, de multiples communautés apparaissent, mais perdent au passage la richesse de la mixité. Naturellement, ceux qui se ressemblent s’assemblent, et encore plus en l’absence de connecteur. En banlieue, un espace de coworking a tout intérêt à développer une identité forte et différenciante. Gérer un espace de coworking, c’est à la fois être animateur, connecteur, facilitateur et gestionnaire. Il faut, dès le départ, penser un modèle économique ouvert pour que les choix à venir ne bloquent en rien la souplesse et la flexibilité des activités d’aujourd’hui et de demain.

Quels liens le lieu entretient-il avec son territoire ?

Sceaux smart présente la particularité d’avoir un ancrage territorial très fort. Sa mission et ses enjeux résultent de la prise en compte de problématiques locales spécifiques. 
Nous avons développé des liens forts avec les collectivités, qu’ils s’agissent de la Ville, du Département et de la Région. Parmi nos spécificités, nous avons multiplié les actions avec les écoles du territoire, de la genèse de notre espace à son animation au quotidien. La ville de Sceaux présente la particularité de compter 10 000 étudiants alors qu’elle compte à peine 20 000 habitants.

Comment les pouvoirs publics (région, département, communes) peuvent-ils vous accompagner ?

La puissance publique contribue au développement d'un territoire quand elle facilite l’ancrage de structures innovantes, quand elle permet de développer un écosystème fédérateur et créateur de valeur économique et sociale. De même, elle peut inciter les initiatives citoyennes collectives pour créer de la valeur sur le territoire et soutenir les citoyens qui souhaitent travailler au cœur des villes et des villages, véritables lieux de vie qu’ils redynamisent par leur présence. Elle peut favoriser la (re)localisation de l'emploi au plus proche des habitants, qui permet de réduire les déplacements pendulaires ainsi que la saturation des transports en commun. Enfin, elle contribue à la cohésion du territoire en encourageant la co-constructione autour d’un objectif commun.

Si c’était à refaire, que feriez-vous ou ne feriez-vous pas ?

Le principal enseignement que l'on peut faire jusqu'à présent est de ne pas accepter tous azimuts de nouveaux individus, choisir soigneusement chaque personne que l’on embarque dans l’aventure, sortir rapidement les trouble-fête.