« L'agriculture urbaine n'est pas un phénomène de mode »

Interview

21 février 2017Christine Aubry, Anne-Cécile Daniel

Christine Aubry (CA) estagronome des systèmes techniques, responsable de l'équipe Agricultures Urbaines à l'UMR SAD-APT Inra/AgroParisTech.

Anne-Cécile Daniel (AC. D.) est ingénieure en horticulture et paysage, ingénieure d'études dans l'équipe Agricultures Urbaines à l'UMR SAD-APT Inra/AgroParisTech.

Qu’est-ce que l’agriculture urbaine ?

C. A. - AC. D. L’agriculture urbaine, c’est l’agriculture qui est dans la ville ou à sa périphérie, et dont les produits et les services sont majoritairement destinés à la ville. Les ressources productives utilisées sont en complémentarité ou en concurrence avec la ville : le foncier, l’eau, la main-d’œuvre… On distingue quatre grandes formes de projets.
Citons d’abord des fermes urbaines ou périurbaines dont la vente de produits alimentaires constitue la principale source de revenus, comme toute activité agricole classique. On y trouve, en particulier, des maraîchers périurbains en circuits courts.
Les microfermes urbaines constituent le deuxième type de projets. Ce sont des formes majoritairement associatives qui mettent sur le marché des denrées alimentaires qu’elles produisent, mais offrent surtout des services d’accompagnement, d’animation, de pédagogie. Elles sont fortement plébiscitées par les collectivités, les aménageurs et les entreprises privées avec qui elles créent des partenariats, sans quoi elles ne pourraient exister.
Le troisième modèle est celui des fermes high-tech situées majoritairement en intra-urbain. Elles se rencontrent essentiellement sur les toits et peut-être demain dans des bâtiments (fermes « indoor ») et sont, aujourd’hui, très peu présentes en France. Ce sont des modèles intensifs, peu diversifiés et à haute valeur ajoutée.
Enfin, les jardins collectifs sortent du modèle économique traditionnel. Le foncier est mis à disposition pour que les urbains puissent jardiner et aussi échanger.
On peut aller plus loin en considérant que l’agriculture urbaine se met dans tous les interstices de la ville : garages, conteneurs, toits, balcons, murs et même dans les cuisines !
C’est une panoplie de formes et de techniques qui répondent à un grand nombre d’attentes et d’objectifs : créer des emplois, encourager les dynamiques de quartier, appliquer les concepts de la permaculture, innover dans les pratiques culturales avec des méthodes high-tech… en pleine terre ou en hors-sol. Le hors-sol pouvant être « low-tech » (bacs de substrat sur des toits) ou « high-tech » (conteneur, indoor, aquaponie), l’agriculture urbaine se développe en milieu contraint, ce qui la rend très innovante.

Quelle place occupe-t-elle dans l’alimentation des citadins ?

C. A. - AC. D.On ne sait pas bien quantifier la contribution de l’agriculture urbaine à l’alimentation. Cet écueil se rencontre déjà pour l’agriculture classique où l’on travaille avec des estimations basées sur des rapports théoriques production/consommation. Il est encore plus difficile de distinguer l’agriculture en relation directe avec la ville. En Île-de-France, les Amap alimenteraient entre 75 000 et 100 000 personnes directement du producteur au consommateur (circuits courts) en produits plus ou moins locaux1. Les jardins collectifs franciliens sont en grande expansion (environ 1 000 ha) avec des contributions variables selon la taille et les jardins. Ils servent, le plus souvent, à l’approvisionnement des jardiniers et de leur famille. Pour les microfermes urbaines, on est de l’ordre de la démonstration, même si des projets comme Planète Lilas sortent 140 paniers par semaine sur 2,5 ha. Cela fait très peu par rapport à l’approvisionnement d’une ville, même si cela peut avoir beaucoup de sens localement.
Pour estimer le potentiel de production en agriculture urbaine en Île-de-France, il faut regarder les surfaces cultivables et le rendement possible. Pour la culture sur les toits, on disposerait de 80 ha2 de toits plats à Paris, et les rendements pourraient atteindre au maximum 60 à 80 t/ha en open air, le double sous serres intensives. Même dans ces conditions peu réalistes, on resterait en dessous des 10 % de couvertures des besoins alimentaires en légumes pour la ville de Paris.
L’élevage se développe également. L’apiculture est déjà bien présente. L’écopâturage et l’élevage de poules se développent et intéressent particulièrement les collectivités pour une gestion économique des espaces verts ou la diminution des déchets urbains. Sans compter les insectes, qui peuvent être une source de protéines pour nourrir les animaux d’élevage ou domestiques, et pourquoi pas les hommes un jour !
Dans les pays du Sud (Afrique subsaharienne, Asie), le contexte est totalement différent. L’agriculture urbaine est la source majeure, voire exclusive d’approvisionnement (60 à 100 %) en produits frais (légumes, œufs, lait, volaille), car les infrastructures routières ne permettent pas de s’approvisionner de loin.

Y a-t-il une concurrence entre les fonctions urbaines et agricoles ?

C. A. - AC. D.Aujourd’hui, en Europe, les cultures indoor sont très peu développées. Il n’y a donc pas ou extrêmement peu de concurrence pour l’utilisation de bâtiments. Dans les dents creuses laissées par la ville, la priorité est souvent donnée aux projets urbains pour construire la ville sur la ville. Ponctuellement, on voit aussi poindre des projets sous forme transitoire avant construction. L’agriculture urbaine ne doit pas être là pour gérer la précarité. Les gens s’attachent à ces projets, et il est compliqué de les délocaliser. La mise en place de projets d’agriculture urbaine doit se réfléchir au cas par cas : l’exposition, l’accessibilité en transport, l’acceptabilité de la population sont à considérer ainsi que le temps nécessaire à l’installation de tels projets.

Peut-on cultiver partout en ville ?

C. A. - AC. D.L’agriculture urbaine peut théoriquement s’installer partout. Toutefois, selon les systèmes choisis, les aspects techniques et les questions de pollution entrent en jeu.
En ce qui concerne l’agriculture sur les toits par exemple, se posent des questions de portance, d’accessibilité, de sécurisation, d’accès à l’eau… La plupart des immeubles modernes construits après les années 1970 ont une portance très faible3. Les règles d’urbanisme pourraient évoluer à l’instar de ce qui se fait outre-Atlantique. Chicago a favorisé la végétalisation des toits dès les années 2000 par des incitations financières. À Toronto, après une végétalisation obligatoire des nouveaux toits publics, les investisseurs privés ont suivi le mouvement, prenant conscience de la plus-value potentielle.
La question de la pollution des sols et de l’air intéresse évidemment tout le monde, consommateurs comme collectivités et chercheurs. Les sols urbains sont plus ou moins pollués mais pas forcément dangereux ! Le lien entre la contamination d’un sol, d’une plante et d’une personne n’est pas évident. La pollution ne doit pas être un prétexte pour interdire l’agriculture urbaine !
Quant à la pollution de l’air, la distance à l’émetteur et la hauteur jouent tout en variant selon les polluants. Il est difficile d’en dire plus pour l’instant, mais des mesures d’hygiène peuvent d’ores et déjà être mises en place : un bon lavage élimine une bonne partie des polluants déposés.

Les agricultures classique et urbaine sont-elles concurrentes ou complémentaires ?

C. A. - AC. D.Il y a un paradoxe entre cet engouement pour l’agriculture urbaine et le déclin des surfaces maraîchères. En fait, la disparition des maraîchers est bien antérieure, liée à des questions économiques et foncières. Il n’y a donc pas vraiment de concurrence. On peut, au contraire, espérer que l’essor de l’agriculture urbaine aura un impact positif sur l’agriculture en général. Elle permet de reconnecter le consommateur à l’alimentation et l’agriculture. Elle peut faire connaître et valoriser le métier d’agriculteur.
On voit se développer des complémentarités entre fermes urbaines, qui servent de vitrine, et périurbaines, qui produisent l’essentiel. C’est le cas de la Lufa farm à Montréal dans laquelle un partenariat a été mis en place entre un entrepreneur intra-urbain et des fermes périurbaines, qui produisent 75 % du chiffre d’affaires. En Île-de-France, des projets sont en train d’émerger, comme Toit tout vert dans le 12e arrondissement, qui devrait contractualiser avec des maraîchers périurbains.

L’agriculture urbaine est-elle durable ?

C. A. - AC. D.La durabilité environnementale, sociale et économique est très variable selon les systèmes, et l’on a encore peu de recul.
D’un point de vue environnemental, l’agriculture urbaine apporte globalement un plus à la ville en termes de végétalisation, la diminution de l’effet d’îlots de chaleur, de rétention d’eau. La ville de New York, sujette à des événements pluvieux très importants, rémunère d’ores et déjà les fermes sur les toits pour la rétention d’eau. L’agriculture urbaine constitue un atout en termes de biodiversité, de trame verte. Le permis de végétaliser de la mairie de Paris va dans ce sens. Conserver des sols vivants est un facteur essentiel. De même, à Tananarive (Madagascar), une politique de conservation des rizières en ville a été mise en place, pour leur rôle nourricier, mais surtout, pour la rétention d’eau limitant les inondations en période cyclonique.
Les cultures en conteneurs (ou indoor) peuvent, par contre, être problématiques en termes d’environnement : nécessité d’éclairage, de chauffage. En Europe, il reste des espaces de production près des villes, quand, ailleurs, certaines structures urbaines denses et étalées (notamment aux USA et en Asie) ont recours à ces formes. De plus, depuis l’incident nucléaire de Fukushima en 2011, la culture en milieu confiné est synonyme de sécurité au Japon.
Les substrats utilisés peuvent aussi poser question : la tourbe, par exemple, est issue des tourbières, zones humides à protéger. Les serres posent également problème dans l’analyse du cycle de vie des produits quant au coût environnemental de la construction (verre ou plastique).
L’agriculture urbaine permet, par contre, une valorisation des déchets organiques urbains participant ainsi à la boucle de l’économie circulaire. Cela nécessite toutefois de produire en quantité, qualité et régularité. Le plan compost de la ville de Paris, mis en œuvre à l’automne 2016, s’engage dans cette voie.
L’agriculture urbaine permet aussi de « désaisonner ». Si on peut manger des fraises toute l’année, par exemple à Noël, certains ne vont pas s’en priver ! Des systèmes utilisant du chauffage urbain ou la chaleur d’une blanchisserie le permettent à faible coût énergétique. C’est peut-être mieux que de manger des fraises venant du bout du monde ou conservées plusieurs mois au congélateur. Toutefois, cela interroge suite aux campagnes réalisées pour la sensibilisation à « manger des fruits et légumes de saison ».
D’un point de vue social, là encore les apports varient selon les formes. Les jardins collectifs ont évidemment un rôle social important, c’est leur vocation première. Pour autant, les agriculteurs et les maraîchers des microfermes urbaines en circuits courts doivent développer de multiples compétences, en plus de la production, pour assurer les différentes fonctions de leurs activités (animation, communication marketing, vente), ce qui peut s’avérer parfois extrêmement difficile au quotidien.
D’un point de vue économique, les modèles sont très différents. Certaines formes sortent de l’économie marchande, comme les jardins, d’autres reposent sur le marché comme les maraîchers périurbains et les projets intensifs high-tech. Pour les microfermes urbaines, les modèles économiques ne sont pas encore totalement stabilisés. Ils sont intimement liés à la politique de la ville et, de fait, très dépendants des élus et des actions mises en œuvre.

Quel intérêt y a-t-il à raccourcir les systèmes ? À développer l’agriculture urbaine ?

C. A. - AC. D.L’agriculture urbaine donne à la nature en ville une valeur économique : elle crée de l’emploi, de l’animation ; elle participe à la construction d’une ville verte et équilibrée, respirable et vivable. Elle est relais de valorisation et de communication pour toute l’agriculture. Évidemment, les bénéfices dépendent des formes et des projets. Les objectifs sont aussi très variables (environnementaux, économiques, sociaux), mais c’est la diversité des projets qui permet de satisfaire un grand nombre d’acteurs : porteurs de projets, planificateurs, consommateurs…
Toutefois, il est clair que les surfaces dévolues à l’agriculture urbaine et les quantités produites resteront faibles par rapport aux besoins des villes. L’essentiel n’est pas la quantité mais l’image positive véhiculée, l’éducation à l’alimentation, à la préservation de sols vivants… L’agriculture urbaine participe de la reprise en considération de l’agriculture par les urbains. Elle doit se construire en complémentarité avec l’agriculture classique et essayer de freiner le déclin du maraîchage. Il faut que les agriculteurs se saisissent de cette opportunité !
Il y a un vrai potentiel de développement en Île-de-France, une volonté politique forte. Même s’il est ambitieux, Parisculteurs, l’appel à projets de la mairie de Paris, donne le cap.
L’agriculture urbaine n’est pas un phénomène de mode : elle se développe partout dans le monde. Peut-être entre-t-on dans une nouvelle ère de la relation ville-campagne dans laquelle les deux seraient en harmonie. Reste à voir quelle place nous sommes prêts à laisser à ces expériences. Beaucoup de questions restent en suspens sur les formes juridiques, sur qui exploitera ces fermes urbaines, sur leur financement public/privé, sur la durabilité des modèles…

Propos recueillis par Laure de Biasi et Corine Ropital

1 En raison de la demande et du faible nombre de maraîchers, un agriculteur sur deux fournissant les Amap franciliennes n’est pas francilien. Cela reste de l’agriculture urbaine, au sens de service rendu à la ville, mais pas de l’agriculture urbaine au sens géographique.
2 Étude sur le potentiel de végétalisation des toitures-terrasses à Paris, Apur, avril 2013. Il est important de noter que tous ces toits ne seront cependant pas cultivables en l’état (accessibilité, sécurité, accès à l’eau…).
3 La portance moyenne immeuble moderne =< 250kg/m². Pour implanter de l’agriculture urbaine, il faut a minima une portance de 250kg/m² en hydroponie, 400kg/m² pour des bacs avec du sol, plus de 600 kg/m² pour mettre de petits arbres.

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