« Produire localement et mieux partager la richesse agricole »

Interview

25 février 2017Gilles Fumey

Gilles Fumey est professeur de géographie à l’université Paris-Sorbonne. Il dirige le Food 2.0 LAB « Penser l'alimentation de demain », un think tank online composé d’une équipe pluridisciplinaire du CNRS et de l’ISCC. Auteur de Géopolitique de l’alimentation (Sciences humaines, 2014), il vient de publier L’Atlas global (Les Arènes, 2016).

Des flux de denrées alimentaires circulent entre hémisphères, continents, régions depuis des siècles. Le land grabbing se mêle désormais à cette géopolitique. Les pays riches, à forte population préemptent des terres agricoles pour leurs besoins, au-delà de leurs frontières. La régulation mondiale fait-elle le poids face aux lobbies ? Gilles Fumey, enseignant-chercheur, plaide en faveur d’un modèle alimentaire alternatif non assujetti aux règles du profit.

Pourquoi la géopolitique se retrouve dans notre assiette ?

G. F. L’alimentation, aujourd’hui comme hier, est une question éminemment géopolitique. Quelle que soit l’échelle envisagée, il y a toujours un pouvoir à pouvoir produire. Il faut du foncier, des semences, des techniques, de la main-d’œuvre, un marché. Les villes de l’Antiquité l’avaient expérimenté. Les empires aussi, tel Rome qui met en avant la sécurité alimentaire pour le peuple (la célèbre formule de Juvénal, « le pain et les jeux ») et tous les pouvoirs forts qui ont défriché les campagnes et commercé pour assurer la subsistance de leurs affidés. La Beauce, la Brie et la Picardie ont largement été aménagées sur le plan agricole depuis Paris, et la longévité du pouvoir parisien est liée aussi à ces approvisionnements locaux en céréales et produits animaux.
Transposons cette organisation francilienne de l’espace à l’échelle du monde. On constate alors que les pays riches du nord ont tous assuré leur sécurité alimentaire. Et que la Chine, avec 1,4 milliard de mangeurs, la Corée du Sud, les pays riches du Golfe, s’accaparent des terres dans des pays peu peuplés ou pauvres, donnant des idées à des compagnies et coopératives occidentales pour y investir à leur tour, au mépris d’une règle morale qui voudrait qu’on ne confisque pas la terre à ceux qui sont démunis, tant dans la forêt brésilienne qu’en Éthiopie ou à Madagascar, et au mépris de conséquences environnementales que l’on sait.

Comment l’autosuffisance des uns par rapport aux autres s’organise-t-elle ?

G. F. Les pays riches ont eu à cœur récemment de renforcer leur sécurité alimentaire, surtout après la puissante vague de mondialisation qui a disséminé à travers le monde les lieux de production et de transformation des aliments. Les pouvoirs locaux, régionaux ou municipaux ont pris conscience, lors des émeutes de la faim en 2008, que cette situation de dépendance était dangereuse et, pour certains, moralement peu acceptable. La fracture entre le Nord et le Sud est bien celle d’une alimentation abondante contre une alimentation insuffisante ou irrégulière.
Au nord, de puissants appareils industriels ont fait main basse sur l’agriculture, vue comme une ressource minière, selon le modèle américain de la fin du XIXe siècle. Deux siècles plus tard, les multinationales américaines et européennes perdant une partie de leur crédit moral au nord cherchent de nouveaux marchés, au sud : semences, intrants, distribution de produits bas de gamme adaptés à la pauvreté de ces pays… Les promesses d’abondance ne sont pas tenues, si ce n’est celle de l’obésité ! Dans le même temps, les citadins sont souvent au bord de la rupture de l’approvisionnement du fait d’une déconnection des zones de production qui auraient dû se mettre en place autour des villes.
Certains pays s’en sortent, mais à quel prix. La Chine parvient à l’autosuffisance et se méfie globalement du modèle alimentaire occidental. Le Brésil, qui se rêve être la « ferme du monde », est livré à l’agro industrie états-unienne au mépris des petits paysans. En Afrique subsaharienne, on navigue à vue, d’un pays à l’autre. Au Moyen-Orient, où les causes des difficultés d’approvisionnement sont très variables, la situation alimentaire est maîtrisée par les ONG humanitaires.

FAO, PAC, FMI… les tentatives de régulation sont-elles concluantes ?

G. F. La loi du marché et de l’ouverture des marchés s’imposent à l’agriculture et à l’alimentation. Le sentiment qui prévaut à la FAO1 est celui d’un grand gâchis qu’on peine à réguler, tant la puissance des firmes agroalimentaires occidentales et le cynisme de certains États se conjuguent pour maintenir des peuples entiers sous tutelle. Elle recommande la protection des paysans quand des États encouragent leur disparition. 
Le cadre politique mondial disparaît avec le libéralisme. Quand bien même il tenterait d’exister, les pays les plus riches font en sorte que toute tentative de gouvernance globale échoue. L’OMC ne parvient pas à stabiliser les prix. Les pays riches lui imposent leurs règles, soutiennent leurs productions et leurs exportations. Les pays en développement doivent ouvrir leurs frontières aux surplus agricoles écoulés à bas prix par les plus riches, au détriment des cultures vivrières et des circuits locaux qui tentent, eux aussi, de se mettre en place. Inversement, certains pays riches ferment leurs frontières en faisant preuve de surprotectionnisme. Une interdépendance s’installe, mais à quel prix pour les pays en développement lorsque le cours des céréales ou du pétrole augmente ? N’oublions pas que le prix de certaines matières premières est indexé sur le cours de l’or noir.
Certains organes avaient complètement ignoré la question agricole et alimentaire. Le FMI et la Banque mondiale ont reconnu tardivement qu’investir dans les infrastructures pour irriguer, donner accès à l’énergie… étaient indispensables à la croissance agricole et à la réduction de la pauvreté. 
Le modèle de la PAC a changé. Les dispositifs d’intervention qui reposaient sur le stockage ou le gel des terres ont été progressivement remplacés par des instruments financiers. Et l’Union européenne doit faire face à la montée de nouvelles puissances agricoles.

Qui tire les ficelles en définitive ?

G. F. Globalement, l’agriculture est passée sous la coupe de la finance. Les lobbies défendent des entreprises assises sur des rentes de situation à force de rachat, le dernier en date étant le rapprochement Bayer-Monsanto qui reste encore, en 2016, à valider. Les puissances politiques sont souvent inféodées à ces sociétés et peinent à réguler les échanges, comme en témoigne dans l’UE, l’abandon des quotas laitiers au nom du libéralisme, et qui a transféré vers l’impôt des consommateurs, le coût des dérapages des filières minées par la surproduction.
En même temps, certaines associations internationales comme Slow Food ont bien compris le parti qu’elles pouvaient tirer du pouvoir des mangeurs. Internet est un outil redoutable pour instiller le doute chez les consommateurs, souvent bien mal renseignés sur ce qu’ils achètent. Lorsque des politiques nutritionnelles élaborées par les puissances publiques préconisent de consommer cinq fruits et légumes par jour, nombreux sont ceux qui se demandent quels végétaux ils pourraient manger lorsque l’on sait qu’un verger de pommes reçoit 32 fois par an des intrants chimiques ! Il semble bien qu’avec la progression de l’agriculture biologique dans les pays riches, des modèles alternatifs pourraient parvenir à faire évoluer, à partir des comportements des mangeurs, les systèmes de production industriels. La baisse de la consommation de viande, à des niveaux plus convenables d’un point de vue nutritionnel, semble avoir pris de court de nombreuses filières industrielles, dont certaines étaient déjà en déroute comme le porc en Bretagne.

Les marchés locaux sont-ils mondialisés et financiarisés ?

G. F. Aujourd’hui, 85 % de ce que mangent les êtres humains provient des régions proches ou voisines du lieu de vie des mangeurs2. En Europe, la plupart des marchés locaux ne sont ni mondialisés, ni financiarisés. Leur forme associative et coopérative pour une bonne part veut défendre un modèle différent de l’agriculture industrielle. On fera une différence entre les pays anglo-saxons d’Amérique du Nord et d’Europe qui ont des structures marchandes très puissantes et qui ont donné des filières de production et de distribution intégrées, conformes aux modèles de masse adaptés à ces populations qui vivent dans des agglomérations très étalées et usent de leurs véhicules pour les achats privés, qu’internet a démultipliés par des systèmes sophistiqués de livraison à domicile.
Au Japon et dans l’Europe latine où l’attachement à la terre a créé des modèles d’identification géographiques que les terroirs expriment depuis plusieurs décennies, on voit clairement pour demain des alternatives aux modèles de masse américains. L’agriculture biologique, le locavorisme sont deux modes de contestation « soft » de la distribution de masse, une remise en cause possible du fait que les villes soient denses, que la tradition des marchés est forte, que l’attachement, au moins symbolique, des populations à la terre reste toujours très vivant.
Ailleurs, les modèles industriels vont, sans doute, amplifier leur pénétration avec des freins culturels puissants en Inde et dans quelques pays d’Asie du Sud-Est. Le Japon, le Mexique, la France font le pari que leur modèle gastronomique sera efficace à parer les effets délétères de cette mondialisation.

Comment rebattre les cartes pour que chacun y trouve son compte ?

G. F. Si l’on veut parler du partage de la richesse agricole tout au long des filières, du producteur au mangeur, certaines filières y parviennent. Celle du fromage de Comté, souvent présentée comme un modèle, n’est cependant pas très facile à reproduire, car les systèmes de confiance sont difficiles à construire ex nihilo dans les sociétés. Il faut des valeurs partagées, des modèles économiques plutôt coopératifs, des habitudes de négociation et de décision qui sont souvent le contraire de ce qui est promu par les sociétés capitalistes, où la rente et les bénéfices sont toujours mis en avant, au détriment des fonctions de partage de la valeur. Néanmoins, les labels comme Max Havelaar (bien que critiqué ici et là) ou Slow Food montrent qu’une évolution est possible. Cette mutation passe par des élites avant d’être démocratisées, comme cela s’est fait pour de multiples produits dans l’histoire3.
Les régions ont un rôle considérable à jouer. Elles vont jusqu’à imaginer des formes de « démocratie alimentaire » qui permettent de protéger les bonnes terres de l’urbanisation, à valoriser l’exception agricole pour faire en sorte que produire local soit une priorité absolue dans l’approvisionnement des métropoles et, particulièrement, des cuisines collectives au plus près des besoins des plus nécessiteux. Ainsi, ces formes alternatives ouvrent un vaste champ des possibles, laissant penser que la révolution agroalimentaire en cours, avec l’aide des food techs  californiennes dynamitant les anciens modèles de restauration, est aussi importante que celle qui, à la Révolution française, vit naître les restaurants appuyés par la gastronomie tout au long du XIXe siècle. Oui, une grande mutation est en cours. N’en ratons pas le coche !

Propos recueillis par Laure de Biasi et Corinne Ropital

Pour en savoir plus : http://food20.fr

1 Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.
2 In « Géopolitique de l’alimentation », Gilles Fumey, 2012.
3 Le commerce équitable représente actuellement un marché de près de 6 milliards d'euros par an au niveau mondial, soit 190 euros de produits issus du commerce équitable vendus chaque seconde, dont 60 % en Europe (http://www.planetoscope.com). Entre 2012 et 2015, le chiffre d’affaires en France a progressé de 72 %. Les produits alimentaires représentent près de 92 % des ventes (http://www.commercequitable.org)
4 Définition de food tech ou food technology : ensemble des initiatives technologiques ou numériques qui visent à améliorer la chaîne de valeur de l’alimentation. La livraison à domicile de repas en direct des restaurants est le système plus connu aujourd’hui. Autre exemple : l’impression 3D d’aliments.

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