Quand l’architecte implique les habitants dans la conception de leur logement

Habiter autrement : expériences européennes - N° 5   Sommaire

22 novembre 2018ContactLucile Mettetal, Olivier Mandon, Lisa Laurence

Entretien avec Thomas Huguen

Thomas Huguen est architecte, gérant de la Scop ArchiEthic, une coopérative d'architectes dont l'approche est guidée par la recherche d'une qualité d'usage, intégrée à la conception urbaine, architecturale et technique.
Pour répondre aux défis contemporains et lutter contre la standardisation des logements, ArchiEthic fait le pari d'une architecture qui respecte les manières de vivre des occupants et donne vie aux espaces partagés. Fort de sa double casquette, architecte maitre d'œuvre et assistant à maitrise d'usage, Thomas Huguen veut donner aux habitants les moyens d'être acteurs du processus de conception de leur logement. ArchiEthic accompagne essentiellement des projets d'organismes HLM (coopératives, offices publics de l'habitat…) avec des montages différents : prêt social location-accession (PSLA), locatif social, ou coopératives d'habitants.

En quoi consiste une assistance à maîtrise d’usage ?

En s'inspirant de l'éducation populaire, nous créons des espaces de réflexion en associant les acteurs de l'habitat social et les futurs occupants, en faveur d'une nouvelle collaboration sur la qualité d'usage. L'assistance à maîtrise d'usage (AMU) aide les habitants à anticiper la manière dont ils veulent vivre les lieux, leur rapport à l'intimité et au confort, ou encore les espaces qu'ils veulent partager. Il s'agit précisément d'améliorer l'adéquation entre la conception du bâti et le mode de vie des occupants, mais aussi de favoriser la maîtrise et l'appropriation de son habitat.

Même si l'AMU n'est pas seulement dédiée à l'environnement HLM, c'est une fenêtre qui permet d'interroger l'aspect normé du logement. Dans leurs cahiers des charges, les organismes HLM mettent l'accent sur les prestations et la performance, notamment énergétique, mais encore rarement sur la qualité d'usage. Comme les promoteurs privés, ils sont souvent demandeurs d'enrichir leur programmation, et l'implication des habitants peut les y aider. Aujourd'hui, nombreux sont les élus qui désirent une opération d'habitat participatif sur leur commune, une opportunité pour les organismes HLM, et essentiellement le monde coopératif, de pénétrer un territoire avec un projet innovant et valorisant, qui vient renouveler leurs approches professionnelles.

Quel est sont objectif ?

L'enjeu n'est pas nécessairement de produire une nouvelle architecture, d'autant plus difficile en Île-de-France où les contraintes sont fortes, mais de permettre aux habitants de rentrer dans une dynamique d'appropriation de leur habitat. Il s'agit plus d'un enjeu social, celui de créer un collectif, de promouvoir son autonomisation et son ouverture sur le quartier.
Il s'agit aussi de prendre en compte la diversification des types de ménages (familles monoparentales, familles recomposées, jeunes célibataires, cohabitations…) et de proposer de nouvelles distributions qui permettent, au-delà d'une séparation traditionnelle jour-nuit, de respecter le besoin d'autonomie tout en préservant des espaces de vie partagés. La participation des habitants crée de la variété là où les logements HLM sont traditionnellement non personnalisés. L'AMU permet de questionner rapidement l'évolution du logement : sa modularité, son évolutivité, ou encore la recherche de solutions économes.
L'AMU puise également sa légitimité dans les enjeux relatifs aux espaces intermédiaires (la cage d'escalier, le couloir, le palier …) qui sont des espaces de rencontre qui ne répondent à aucune exigence et sont souvent de petite superficie, au profit de la taille des logements. L'objectif est qu'ils deviennent des espaces d'appropriation et des lieux communs à investir.

 

Quelles sont les modalités d’implication des parties prenantes ?

La durée d'implication des habitants est essentielle. L'habitat participatif est une opération où l'on part du principe qu'il y aura assez peu de turn-over des occupants. L'AMU mobilise longuement les habitants, jusqu'à 4 ans avant la livraison. Cela peut créer quelques difficultés quand les familles démarrent le processus avec de jeunes enfants et doivent se projeter dans une vie quotidienne avec des adolescents. La longueur du processus peut aussi mettre en péril le groupe d'origine, qui subit parfois quelques départs en cours de route.
En matière de méthode, la mise en œuvre d'une AMU nécessite des outils simples de manipulation et de repérage, comme des maquettes ou des puzzles pour la distribution et l'occupation de l'espace. L'enjeu est de créer des références et un lexique communs au groupe, et partagé avec l'organisme HLM. Un des aspects le plus important concerne l'attention portée aux besoins et aux envies des futurs habitants et la gestion dynamique du groupe. La mission d'une AMU est aussi d'éviter les frustrations en donnant la possibilité à chacun de maitriser les problématiques économiques et les contraintes juridiques ou techniques du projet. L'ensemble des habitants est sollicité et impliqué.  Le résultat produit est aussi important que le processus, le travail de groupe sert à tisser des liens, propices à une cohabitation paisible, voire active, par la suite. L'accompagnement des habitants est constant et il évolue selon les étapes, d'une certaine intensité lorsqu'il s'agit de palier leurs lacunes techniques, à l'émergence d'animateurs qui deviennent progressivement des référents parce qu'ils ont acquis les compétences nécessaires.
À la livraison du programme, il arrive que les référents laissent la place à d'autres habitants souhaitant s'impliquer dans la gestion de l'opération. Cette transition reste toujours délicate à accompagner mais il faut tenir compte de la variété des figures et des savoir-faire au sein d'un groupe.

Le 100 % locatif social est-il possible avec ce type d’opération ?

Dans certains projets, le groupe d'habitants préexiste et sollicite un organisme HLM comme maître d'ouvrage ou assistant à maitrise d'ouvrage. La procédure d'attribution des logements est alors nécessairement biaisée. De fait, le 100 % locatif social est très rare, ce sont plus souvent des opérations mixtes avec des futurs acquéreurs qui participent à la conception et des locataires sociaux qui rejoignent le groupe selon des modalités classiques d'attribution, mais sans avoir été impliqués dans l'élaboration du projet.
La coopérative d'habitants, au sens de la loi Alur, est une solution innovante, à l'image d'Utop, une coopérative qui s'est créée suite à l'appel à projet de la ville de Paris. C'est un groupe d'habitants militants, avec un fort capital culturel mais de faibles ressources financières. La coopérative a vocation à rester dans le cadre d'une propriété collective sans attribution des appartements en toute propriété. Plus précisément, les sociétaires d'UTOP renoncent à la propriété individuelle de leur lot, et acceptent tout au long du bail de 60 ans, consenti par COOPIMMO, un simple droit de jouissance de leur logement.   Le projet, accompagné par ArchiEthic et la coopérative HLM Coopimmo, privilégie la mutualisation et l'inventivité comme levier du logement abordable dans Paris intramuros : entrées de logements communes, services collectifs, " pièce supplémentaire ", et réversibilité des logements.

La semaine prochaine
UTOP : la première coopérative d'habitants loi Alur

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