La prolifération des territoires : de quoi s'agit-il ?

Interview de Martial Vialleix

30 avril 2018

Le Collège International des Sciences du Territoire (CIST) a tenu son 4e colloque du 22 au 24 mars 2018 à Rouen sur le thème "Représenter les territoires". L'IAU, partenaire de la Fédération de recherche du CIST, y était présent via deux communications : celle de Catherine Mangeney (ORS-IAU) et  celle de Martial Vialleix (IAU).

Retour sur le colloque, et plus particulièrement sur la notion de prolifération des territoires qui y a été très discutée,  avec Martial Vialleix, urbaniste au département urbain et rural de l'IAU.

Vous avez assisté à une session du colloque international du CIST sur la prolifération des territoires. Que signifie cette notion et que nous apprend-elle sur le fonctionnement actuel des territoires ?

Martial Vialleix : Cette session m’a permis d'avoir un aperçu des multiples productions territoriales à l'œuvre dans le monde, ce que recouvre la notion de prolifération des territoires. Elle a notamment mis en exergue l'exportation du modèle institutionnel français et sa décentralisation, par exemple dans les pays du Maghreb. Elle a aussi souligné le rôle de l'Union Européenne en matière d'ingénierie territoriale (macro régions, INTERREG...). Cette prolifération des territoires a aussi des effets ou externalités négatives,  dont je retiendrai trois facettes particulièrement intéressantes.

- La première est celle de la concurrence entre les échelons institutionnels créés partout dans le monde : chaque échelon doit trouver et entretenir sa propre légitimité et veut se construire sa propre stratégie de développement territorial. C’est parfois le cas dans des aires urbaines où des SCoT « défensifs » empêchent l’émergence d’une vraie démarche de planification métropolitaine cohérente (Charmes, 2011).

- La deuxième est celle des nombreux "débordements" entre les territoires fonctionnels (ou les « territoires des problèmes ») et les territoires de l'action publique (ou « les territoires des réponses »).

- La troisième concerne l'intégration de la question démocratique et la participation du citoyen dans ce mouvement de prolifération des territoires. Si cette question n’a pas été abordée de front pendant la session, elle est intimement liée à la remise en cause des méthodes standardisées de la démocratie participative dans le développement territorial (Gilli, 2017 ; Crépon & Stiegler, 2007).

Votre communication s'intitule « L’espace dans l’impasse : Le développement durable des métropoles françaises en question(s) ». Quels sont vos principaux résultats ?

MV : Cette communication, présentée avec Clarence Bluntz, portait sur  la prolifération des territoires à l’échelle des aires urbaines des métropoles françaises de droit commun. Dans un contexte marqué par la mise en œuvre de la loi MAPTAM et des discussions sur la Métropole du Grand Paris, nous avons cherché à apporter des éléments au(x) débat(s), anciens mais toujours actuels, sur la gouvernance des territoires métropolitains, au prisme des enjeux environnementaux.

Notre analyse corrobore les résultats de travaux du début des années 2000 selon lequel la gouvernance des territoires « fonctionnels » des métropoles (au sens de l’aire urbaine de l’INSEE) demeure très fragmentée. Les aires urbaines que nous avons étudiées rassemblent plus de quinze périmètres institutionnels (ou EPCI) chacune, tandis qu’une dizaine de Schémas de Cohérence Territoriale (SCoT) y sont en vigueur. Dans ce contexte comment gouverner et mettre en œuvre le développement durable dans nos métropoles ?

L’émergence de l’inter-territorialité, que l’on peut définir comme « la recherche de l'efficacité de l'action publique territoriale par la coordination, l'articulation, l'assemblage des territoires, tels qu'ils sont » apporte en partie la réponse (Vanier, 2005 ; 2009). Ainsi les SCoT  peuvent constituer une arène dans laquelle un projet de territoire est piloté par une instance nouvelle (syndicats mixtes) sur un périmètre qui dépasse les limites institutionnelles des métropoles. L’évaluation montre les effets mitigés de ces nouvelles formes d’inter-territorialité. Elles sont utiles dans la mesure où les périmètres institutionnels ne peuvent à eux seuls appréhender les grands enjeux contemporains notamment environnementaux (dépendance énergétique et alimentaire des métropoles, consommation d’espace…) et pourtant elles peuvent contribuer en retour à la prolifération des territoires en créant des périmètres nouveaux, à légitimer.

Quelles ont été les perspectives ouvertes à l’issue de la session ?

MV : Pour reprendre la conclusion de Yann Richard et de Sylvia Calmes Brunet, les coordinateurs de la session, c’est à une véritable prolifération de sens, de dimensions et de disciplines autour, sur et dans les territoires que l’on assiste. L’IAU en est un observateur et un analyste privilégié, tout en contribuant aussi, par exemple via ses diagnostics territoriaux, à cette production des territoires. Outre les diverses tensions (de temps, d’échelles, d’acteurs…) identifiées, la question de l’évaluation de l'efficacité de l’action publique territorialisée aux différentes échelles a bien sûr été posée. A ce titre, le travail de suivi du SDRIF ou les évaluations environnementales menés par l’IAU, constituent des exercices intéressants pour mesurer ex post et évaluer ex ante l’effectivité de certaines politiques publiques territorialisées. Mais, comme l’a bien montré cette session, la question reste ouverte et demeure à la fois un terrain de recherche(s) fécond et un enjeu pour l’action publique.

Propos recueillis par Brigitte Guigou, chargée de mission formation - partenariat recherche

Références citées

Charmes, É. (2011). La ville émiettée: essai sur la clubbisation de la vie urbaine. Presses universitaires de France. Paris.

Crépon, M. & Sitegler, B. (2007). De la démocratie participative. Fondements et limites. Mille et une nuits. Paris.

Gilli, F. (2017). « Participation : et si on changeait enfin les règles du jeu ? », Métropolitiques, 19 février 2018. 

Vanier, M. (2008). Le pouvoir des territoires. Essai sur l’interterritorialité. Anthropos-Economica. Paris. Vanier, M. (2005). « L’interterritorialité : des pistes pour hâter l’émancipation spatiale », dans Antheaume & Giraut (dir.), Le territoire est mort, vive les territoires, IRD Editions, pp. 317-366.