Un atelier d’étudiants sur la densification diffuse en grande couronne

Entretiens croisés de Garance Clément et d'Anne-Claire Davy

02 mars 2017

En septembre 2016, l’Ecole d’Urbanisme de Paris (EUP) a reçu une commande d’atelier de la part de l’IAU et du Centre d'Etudes et d'Expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (CEREMA). Dans le cadre de cet atelier les étudiants du Master 1 « Urbanisme et Aménagement » de l’EUP ont réalisé une étude sur les processus de densification en grande couronne francilienne. Cet entretien avec Garance Clément, doctorante en sociologie et coordinatrice de l’atelier pour l’EUP, et Anne-Claire Davy, sociologue urbaniste et chef de projet SRHH à l’IAU, éclaire les conditions de travail, les méthodes et les résultats de cette étude réalisée par un groupe d’une quinzaine d’étudiants.

D'un point de vue pédagogique, qu'apportent les ateliers aux étudiant-e-s de l'EUP ?

Garance Clément. : Les ateliers sont l’occasion pour des étudiant-e-s arrivant en Master 1 d’Urbanisme avec des parcours universitaires variés de réaliser ensemble un « diagnostic urbain ». Au cours d’un semestre, chaque groupe développe sa propre méthode de travail et à travers des débats parfois vifs, construit une analyse originale sur une question d’urbanisme ou un territoire particulier. C’est une activité intense qui s’ajoute aux enseignements plus classiques et nécessite à la fois des lectures, un travail de terrain, de l’analyse de données et un effort de restitution des résultats.

Le plus souvent, les ateliers répondent à une commande négociée entre les encadrant-e-s des ateliers et un partenaire institutionnel, par exemple l’IAU. Les étudiant-e-s assistent à un premier comité de pilotage où ils peuvent obtenir, auprès des commanditaires, des précisions sur le travail attendu.  Ils prennent ensuite le temps de repenser la commande, de la problématiser voire d’adopter un point de vue critique sur sa formulation. Les ateliers combinent généralement l’analyse secondaire de données statistiques et le recueil de matériaux qualitatifs sur le terrain. Ils se matérialisent ensuite sous la forme d’un rapport final et d’une note de synthèse présentés lors d’une soutenance devant le commanditaire.

De mon point de vue, au-delà des compétences pratiques et organisationnelles qu’ils permettent d’acquérir, l’intérêt majeur des ateliers est de complexifier le regard que les étudiant-e-s portent sur les acteurs de l’urbain, leur diversité, leur rôle et leurs positionnements stratégiques et politiques.

Quelles méthodes ont adopté les étudiant-e-s pour analyser, les relations entre acteurs privés et publics du logement ainsi que les politiques communales ?

G.C. : Dans cette commande élaborée en partenariat avec l’IAU et le CEREMA, l’idée de départ était de comprendre comment s’opère aujourd’hui la production de logements collectifs sur des terrains jusque-là occupés par des logements individuels en grande couronne francilienne. Autrement dit, la question posée était celle des formes prises par la densification d’espaces souvent perçus comme entièrement dédiés à la maison individuelle. Ce travail renvoie à la littérature scientifique sur le périurbain qui depuis plusieurs années s’éloigne des perspectives généralisantes et s’efforce d’éclairer des dynamiques socio-urbaines plus diverses et discrètes (Debroux 2011 ; Girard 2013 ; Lambert 2013).

Dans cette optique, les étudiants ont d’abord bénéficié du soutien méthodologique du CEREMA pour développer une approche statistique du phénomène à l’échelle de la grande couronne.  Ils ont ensuite enquêté  sur des opérations menées dans le diffus au sein de 4 communes plus ou moins peuplées et urbanisées. Sur le terrain, ils ont rencontré de petits promoteurs et constructeurs de logements, les techniciens des collectivités, des élus et des habitants. Ils ont également procédé à l’analyse des documents d’urbanisme pour comprendre dans quels cadres ces acteurs évoluent. Il en ressort notamment que la densification dans ces communes tient davantage à l’activation de réseaux interpersonnels locaux qu’à la mise en œuvre de stratégies de grands promoteurs immobiliers.

Qu’attendiez-vous, avec le CEREMA, de cet atelier confié aux étudiants de l'EUP ?

Anne-Claire Davy : L’objectif de l’IAU et de son partenaire, le CEREMA, était d’apporter un éclairage qualitatif sur les transformations du parc privé situé en grande couronne parisienne (départements 77, 78, 91 et 95). On observe en effet, à côte de la programmation de logements à travers de grandes opérations d’aménagement notamment dans le cœur de l’agglomération, des dynamiques importantes de mutations du tissu urbain dans les territoires de la grande couronne francilienne, portées par des acteurs privés. Ce parc de plus faible densité que le reste de la Région Ile-de-France, dont une grande part est composée de logements individuels occupés en propriété par des particuliers, constitue une importante réserve de terrains constructibles, attractive pour les promoteurs immobiliers et les développeurs fonciers. Ces derniers entrent en négociation avec les propriétaires et les pouvoirs publics locaux pour acquérir des terrains et contribuent à l’urbanisation et à l’évolution de la morphologie et de la composition sociale de ces territoires péri-urbains en y développant du logement collectif ou semi-collectif.

 

Face à ce constat encore peu renseigné par les études et la recherche, l’objectif de l’atelier était d’abord de définir, en partenariat avec le CEREMA,  une méthode basée sur l’exploitation de données statistiques et cartographiques permettant d’évaluer l’ampleur du phénomène de transformation des tissus de maisons individuelles de grande couronne. Ensuite, par un travail d’enquête mêlant entretiens et photographie, l’objectif était de préciser les pratiques des acteurs en présence (habitants, promoteurs, développeurs, pouvoirs publics,…), leurs trajectoires, leurs stratégies, et les effets concrets de leurs interactions en termes de bâti, de foncier et d’occupation des logements.

Les résultats des étudiants vous ont-ils surpris ? Confirment-t-ils des études antérieures menées par l’IAU ?

A.C.D. : Ce travail vient compléter des enquêtes déjà réalisées en partenariat entre l’IAU et le CEREMA sur l’urbanisation diffuse en Ile-de-France, notamment à travers les phénomènes de division pavillonnaire et de construction non planifiée sur des parcelles existantes.

Il montre que cette densification douce reste très diffuse en grande couronne, mais plus concentrée le long des axes de transports ou en se rapprochant du cœur d’agglomération. Ce qui est intéressant dans ce travail c’est de mieux connaître les processus locaux et la diversité des logiques d’acteurs qui contribuent à ces mutations ponctuelles : forte présence de petits promoteurs locaux professionnels dans les pôles urbains les plus attractifs, opérations d’initiatives individuelles portées par les propriétaires de la parcelle en quête d’opportunité financière et maximisant le produit de la vente, notamment à des moments charnières de l’existence comme le départ à la retraite, volonté de quitter une maison devenue trop grande ou difficile à chauffer pour un appartement plus confortable. Le travail de terrain mené par les étudiants est aussi intéressant car il donne à voir les pratiques de communications ou les choix architecturaux proposés par certains promoteurs très implantés localement pour faire accepter cette « densification » aux riverains. L’étude montre aussi l’existence d’effets « boule de neige » dans la densification de tissus peu denses lorsque se met en place un processus de mutation.

 

 

Propos recueillis par Brigitte Guigou, Chargée de mission formation - partenariat recherche

 

Références citées

 

  • Debroux Josette, « Stratégies résidentielles et position sociale : l'exemple des localisations périurbaines », Espaces et sociétés, 1/2011 (n° 144-145), p. 121-139.
  • Girard Violaine, « Au-delà du vote FN. Quels rapports à la politique parmi les classes populaires périurbaines ? », Savoir/Agir, 4/2013 (n° 26), p. 23-27.
  • Lambert Anne, « Les métamorphoses " du " périurbain. Des « petits blancs » aux « immigrés » », Savoir/Agir, 2/2013 (n° 24), p. 53-60.